POLICEtcetera

LE BLOG DE GEORGES MORÉAS

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Le FBI déglingue les pyramides de Ponzi

C’est l’opération Confiance brisée (Broken trust), une vaste enquête policière qui a abouti à la mise à jour de 231 affaires d’escroqueries, avec un préjudice estimé à plus de 8 milliards de dollars*. 120 000 victimes répertoriées à ce jour. La plus pyramide-de-ponzi_site-helene-bouchard.1291803533.jpggrande opération contre la fraude jamais réalisée. Un coup de balai sous les projecteurs des médias, avec un double objectif : éradiquer les escroqueries aux placements financiers bidons et sensibiliser le public. C’est une opération, dit-on, voulue par le président Obama, peut-être pour montrer que le monde de la finance n’est pas au-dessus des lois…

Parmi les fraudes retenues, bon nombre sont calquées sur le principe de Ponzi, appelé aussi escroquerie à la boule de neige, mais il y en a d’autres. Comme le système (pump-and-dump) qui consiste à faire croire à une opportunité d’achat sur une action qui ne vaut pas un clou, pour faire monter la cote et empocher une confortable plus-value sur le dos des gobe-mouches ; ou encore la fraude immobilière, au marché des changes, etc. Celle qui marcherait le mieux serait la fraude par affinité, la technique de Madoff, si je ne m’abuse : on fait jouer la corde sensible de l’attachement à une même communauté.

Pour obtenir ce résultat, le FBI a utilisé toutes les techniques d’enquêtes, de l’infiltration du milieu aux surveillances électroniques les plus sophistiquées. Parallèlement, ce service a ouvert un bureau réservé aux victimes pour les aider tant sur le plan matériel que psychologique, surtout les personnes les plus faibles, notamment les personnes âgées.

Le message de l’administration Obama est clair : la chasse à la fraude à l’investissement est ouverte. Et pour cela, les autorités du pays souhaitent la collaboration du secteur privé : « Ensemble, nous continuerons à pourchasser ceux qui cherchent à s’enrichir au détriment du travail des hommes et des femmes des États-unis d’Amérique », a déclaré le directeur exécutif adjoint de la Cour pénal.

Dans le même temps, mais dans un autre domaine, trois laboratoires pharmaceutiques (dont un allemand) ont accepté de payer une amende de 421 millions de dollars pour éviter un procès. L’administration leur reprochait d’avoir arnaqué l’assurance-maladie en gonflant le prix des médicaments. Ils facturaient un montant plus élevé que celui réellement déboursé par le client, ce qui permettait à ce dernier d’empocher la différence. Une rétrocommission en quelque sorte.

De l’autre côté de la frontière, pareil. Les fraudeurs de haut vol sont dans la ligne de mire des autorités canadiennes. Ainsi, un homme accusé d’exercice illégal du métier de courtier et de conseiller en valeurs financières fait actuellement l’objet de poursuites de la part de l’Autorité des marchés qui lui réclame une amende de 237 000 $. Et un homme d’affaires proche de Vito Rizzuto, le parrain québécois récemment assassiné (une fortune considérable), doit répondre à des accusations criminelles pour fraude fiscale.

Ces opérations ont un but essentiel : rétablir la confiance. Car la crise financière a laissé un goût amer chez nombre de gens – et pas seulement outre-atlantique. Avec l’impression que les fautifs, les requins de la finance, ont été blanchis de leurs tripatouillages, et qu’ils sont prêts à recommencer.

Et en France ?

En 2010, il s’est passé plein de choses. Ainsi, on sait à présent que la femme la plus riche du pays gruge le fisc depuis des années. Ou qu’un ancien Premier ministre a encaissé sans sourcillier 1.5 million d’euros en espèces pour sa campagne électorale. Ou que Bernard Arnaud (dont la fortune, d’après Challenge , a augmenté de 57 % en 2010) tente de faire main basse sur le groupe Hermès par des procédés… inhabituels.

Et ?

Et le président de l’AMF de s’étonner : « On est le seul pays d’Europe où quelque chose comme cela peut se passer », a-t-il déclaré.

Et Jérôme Kerviel a été lourdement condamné.

Et voilà !

Alors, en cette fin d’année, je rêve tout haut. Je me dis, puisque les caisses de l’État sont vides, nos limiers de Bercy, de la police financière, voire de la DCRI, qu’on nous a présenté comme un « FBI à la française », pourraient peut être oublier un peu les banlieues et coller le train à d’autres voyous, ceux qui fréquentent les salons dorés des beaux quartiers. Et gratter requin_decorations-creations.1291803626.jpgpour voir ce qui se cache sous les paillettes.

Je ne sais pas si cela rapporterait des sous, mais ce serait un bon moyen de rétablir la confiance. De nous donner l’impression qu’on est tous dans la même bateau et qu’on rame bien dans le même sens.

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*Le journal Les Echos parle de 532 personnes morales ou physiques, accusées d’avoir causé un préjudice de 10.4 milliards de dollars.

Si Julian Assange était français…

« Le préservatif se serait déchiré pendant un rapport sexuel consenti », nous dit l’avocat du cofondateur de WikiLeaks. Or, lorsque sa partenaire a découvert qu’il n’était plus couvert, elle a vu rouge, rouge comme une notice d’Interpol, et elle a déposé une plainte pour viol.

wikileaks_censure.1291455613.jpgJ’espère que le monsieur y a pris du plaisir, car depuis, il est en cavale. Pas loin de rejoindre Ben Laden au hit-parade des gens les plus recherchés de la planète.

Sans être dans le secret des dieux, personne n’est dupe. On sent bien que les E-U sont derrière cette mascarade de justice – avec la complicité de nombreux autres États. Il faut dire que les Américains ont un sacré problème : une constitution psychorigide et des lois qui ne changent pas tous les trois mois. Pas étonnant qu’ils jalousent notre si beau pays…
Un pays où « de simples soupçons, et non des preuves formelles » suffisent pour incriminer un individu, comme le rapporte la note du Monde du 29 nov. 2010 : Comment Washington voit la lutte contre le terrorisme en France ().

Une chose est sûre, si Julian Assange avait été français, on ne lui aurait pas reproché de se découvrir durant l’amour. Non, on aurait feuilleté le Code pénal, et dans le capharnaüm des textes qui visent « les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation », on aurait nécessairement trouvé des raisons pour embastiller ce monsieur. On l’a bien fait pour justifier la surveillance d’un journaliste…

Mais c’est quoi les intérêts fondamentaux de la nation ? D’après l’art. 410-1, cela va de l’intégrité de son territoire, à sa sécurité, ses institutions, ses moyens de défense et de diplomatie, l’équilibre de son milieu naturel, son environnement et son patrimoine culturel, etc. En fait, on peut tout y mettre. Ainsi, quand Éric Cantona appelle à retirer son argent des banques pour faire capoter le système, il ne sait pas qu’il a probablement commis un délit contre la sûreté de l’État. Car il s’agit de déclarations propres à ébranler directement ou indirectement la confiance dans la solidité de la monnaie. Et le fait d’inciter le public à des retraits massifs de fonds pourrait être considéré comme l’élément déterminant de ce délit. Je mets tout cela au conditionnel, car il s’agit d’un droit peu appliqué. Bon, il a de la chance notre footballeur-acteur, pour déclencher l’action publique, il faut une plainte du ministre des Finances. Et pour l’instant, Mme Lagarde s’est contentée de le renvoyer dans ses buts.

Alors, vous imaginez… Un bonhomme qui se permettrait de dévoiler des notes diplomatiques dans lesquelles on découvrirait que nos élus (et même nos magistrats) vont régulièrement faire carpette à l’ambassade américaine de Paris, ou encore que notre Président est entouré d’une cour de conseillers « qui évitent de le contredire ou de provoquer son mécontentement ». Au point d’avoir détourné l’avion présidentiel pour éviter qu’il puisse apercevoir la Tour Eiffel éclairée aux couleurs de la Turquie, à l’occasion de la visite du premier ministre turc. Une bonne blague de Bertrand Delanoë (Voir la note du Monde du 30 nov. 2010 : Nicolas Sarkozy, « l’Américain » ().

Mais comme Assange n’est ni français ni réfugié en France, Éric Besson, notre ministre de l’Économie numérique s’en prend à l’un des hébergeurs de WikiLeaks qui, lui, se trouve sur notre territoire. Il demande au vice-président du CGIET (Conseil général de l’industrie, de l’énergie et des technologies) comment faire pour neutraliser ce site. Pour mémoire, le CGIET est placé sous l’autorité directe du ministère des Finances.

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Les autorités se donnent le droit de nous espionner, d’écouter notre téléphone, d’ouvrir notre courrier, de placer chez nous des micros ou des caméras, et lorsque la situation se renverse, et que pour une fois, c’est nous, les petits, qui pouvons jouer les voyeurs, tous les grands de ce monde montent au créneau pour défendre leur intimité.

Qu’on ne s’y trompe pas, c’est une véritable révolution qui est en marche. Une révolution virtuelle. Selon les résultats, soit on va s’acheminer vers un monde dans lequel les internautes deviendront tous des malfaiteurs en puissance ; soit, au contraire, vers une légitimation de la liberté de l’information.

J’ai un peu le trac, d’un seul coup.

Vente à la sauvette chez LOPPSI

Tout a commencé en octobre 2007. Nicolas Sarkozy a voulu un nouveau livre blanc sur la sécurité. Une commission créée pour la circonstance planche sur le sujet et, en 2008, il ne reste plus qu’à passer à l’acte. D’où LOPPSI 2 (LOPPSI 1, c’était en 2002), projet présenté au parlement en mai 2009 par son successeur au ministère cuisine_le-traiteur-du-pavillon-gourmand.1291101725.jpgde l’Intérieur, MAM en personne. En cette fin d’année 2010, c’est le successeur du successeur qui suit le dossier. Certes, les amendements pleuvent, (ils seront examinés mi-décembre) mais la loi devrait finalement être adoptée dans les prochaines semaines. En tout cas avant 2012.

On peut imaginer combien elle a été mitonnée !

Dans ce fatras de nouvelles dispositions, au milieu de la lutte contre la grande criminalité, la cybercriminalité, les actes de pédophilie, etc., j’en ai retenu une : la vente à la sauvette.

Il s’agit d’un amendement destiné à s’insérer dans la partie « crimes et délits contre la nation, l’État et la paix publique », qui créé le délit de vente à la sauvette. Le fait de vendre sur un bout de trottoir des fruits, des gadgets ou je ne sais quoi, deviendrait ainsi punissable de six mois de prison et 3 750 € d’amende. Alors qu’il s’agit aujourd’hui d’une contravention de 4° classe. Avec, comme il est de mise pour tout nouveau texte, un petit plus : la peine d’emprisonnement et l’amende seront aggravées si l’infraction est commise en bande organisée.

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Cela, nous disent les députés, afin d’être en mesure de procéder à « l’interpellation » et au « placement en garde à vue, notamment afin de permettre la recherche de l’identité de l’auteur et l’inscription dans les fichiers de police, en particulier au STIC ». Bon, sauf que…

Aujourd’hui, le contrôle d’identité autorise une retenue de quatre heures et, une fois à la disposition de l’OPJ, rien n’empêche celui-ci de placer le suspect en garde à vue, puisque l’enquête préliminaire le permet, quelle que soit l’importance de l’infraction (même si cela se pratique rarement pour une contravention). Il est vrai que bientôt, après la réforme, il en sera sans doute autrement. Mais la garde à vue sera alors impossible si la peine encourue est inférieure à un an d’emprisonnement. Alors…

Ou les députés ne connaissent rien à la procédure pénale ou leurs arguments pour faire de la vente à la sauvette un délit sont fallacieux.

Et de s’interroger ! Ont-ils consulté policiers et gendarmes avant de pondre ce texte ? Car je ne sais pas s’ils sont conscients du surcroît de travail – et de frais – engendrés par ce petit changement… Garde à vue, médecin, avocat, probablement aide juridictionnelle, mise sous scellés de la marchandise, transfert du suspect, présentation à un magistrat, comparution immédiate, etc.

Et n’y a-t-il pas quelque chose de ridicule à faire de « la vente à la sauvette en bande organisée » un délit aggravé ! D’abord, c’est quoi une bande organisée ? Je n’ai pas trouvé de définition dans le projet de loi, mais si l’on en croit Georges Brassens, « sitôt qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons »… Mais, cela ne s’applique pas seulement aux vendeurs de grigris sur les trottoirs des villes, hein !

De quoi qu’y se mêle le poète !

Plus sérieusement, il y a plein d’autres choses dans cette loi « tant attendue ». En épluchant la liste des amendements, on apprend, par exemple, que le système d’alerte des populations est obsolète. Et qu’en plus de sa modernisation, il pourrait être prévu l’envoi de message SMS pour aviser le bon peuple d’un danger imminent. La sirène du premier mercredi du mois aurait-elle vécu ?

Ou encore que la loi HADOPI, ce truc que le monde entier nous envie, est en contradiction flagrante avec la loi sur la sécurité. Car le fait de généraliser la surveillance d’Internet pourrait inciter les internautes à crypter leurs liaisons. « Ce qui a amené la NSA américaine et les services de renseignements britanniques à alerter leur gouvernement respectif sur les conséquences en matière de sécurité nationale dans le cas où une loi de type HADOPI serait adoptée dans ces pays ».

Qu’en pense-t-on à la DCRI ?

Quant aux académiciens, ils seront heureux d’apprendre la naissance officielle d’un nouveau mot : « vidéoprotection », lequel devra remplacer dans tous les textes législatifs et réglementaires le mot « vidéosurveillance » – ce qui évidemment, change tout.

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Pour les policiers et les gendarmes, bonne nouvelle : la moitié des véhicules neufs rejetteront moins de 130 g de CO2 au kilomètre. Mais ils seront peut-être plus intéressés de savoir qu’un concours de recrutement spécifique à l’Île-de-France va voir le jour (avec une obligation d’exercer pendant huit ans dans l’enfer de la capitale ou sa périphérie), conformément au décret du 14 décembre 2009. Ou que « l’indemnité de fidélisation » va évoluer pour les fonctionnaires actifs exerçant dans ladite région.

Quant aux magistrats, il va falloir qu’ils se familiarisent avec la vidéoconférence, car extraire un détenu de sa cellule coûte cher. 1 270 ETPT pour 155 000 extractions réalisées en 2008. Pour les nuls qui en seraient restés à l’euro, l’ETPT est une mesure du temps de travail. Ainsi, un fonctionnaire à temps plein représente pour les technocrates 1 ETPT. Mais s’il travaille à mi-temps, il ne compte plus que pour 0,5 ETPT.

À tout hasard, je vous donne la formule :

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Pour économiser des ETPT, les juges devront-ils procéder à des interrogatoires à distance ?

Alors, finalement, que faut-il penser de la loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est aussi tarabiscotée que son titre. Dans un communiqué de presse de juillet 2009, le Syndicat de la magistrature déclarait que cette loi « révèle une conception de la société à la limite de la paranoïa », et que le projet  « est rédigé (sciemment ?) de manière si complexe et si obscure qu’il sera inintelligible pour le justiciable et les professionnels en charge de le mettre en application ».

Tellement complexe, qu’on peut même se demander si tous les élus savent pour quoi ils votent. georges-brassens-2.1291102821.jpg

Du coup, je comprends mieux pourquoi j’ai rien compris. Allez, je préfère me remettre un petit coup de Brassens : « Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens. Parmi les noms d’élus, on n’verra pas le mien ».

Police : Le blues des Bleus

Des policiers, de dos, la voix déformée, livrent leur état d’âme… C’est ce que l’on peut voir sur trois vidéos qui se baladent sur le Net*. Les propos n’apportent pas grand-chose. Il est question des conditions de garde à vue, des suicides, de la politique du chiffre…  Rien de nouveau, autant de sujets qui reviennent de façon récurrente dans les doléances de plusieurs syndicats. Mais quel spectacle dérangeant ! Que des policiers se livrent à la caméra derrière l’anonymat, un peu comme des nationalistes corses ou des témoins sous X, cela a quelque chose d’affligeant.

rumeurs-sur-le-rouergue-par-christin-et-tardi.1290673467.jpgEt même si ces enregistrements étaient bidonnés, ce qui ne semble pas le cas, ils soulignent le malaise profond qui a gagné la Grande maison – surtout chez les policiers de base, les Bleus comme on les appelle.

On a l’impression d’un enfermement. Lorsqu’on endosse l’uniforme, on accepte de se marginaliser. Car d’une certaine manière, on se met à l’écart, non seulement de la société, mais aussi de la famille, des proches, des amis. Car sans arrêt, il faut jouer un rôle. Imaginez un repas entre amis… Et toi, tu fais quoi dans la vie ? Je suis flic ! Un long silence, et lorsque la conversation reprend, elle n’est plus tout à fait la même. Je me souviens d’une amie qui s’était fait voler son sac à main, alors que nous étions en vacances à l’étranger, et qui s’est retournée vers moi, furax, en m’accusant de n’avoir rien fait pour éviter ça. Je n’étais plus l’ami, j’étais le flic.

C’est pour ça que l’esprit de corps est si fort dans ce métier.

Mais aujourd’hui, l’esprit de corps est en déliquescence. Les policiers vivent dans la méfiance. Le gardien se méfie de l’officier qui lui-même se méfie du commissaire. Et ce dernier se trouve dans la position de commander des hommes et des femmes qu’il ne comprend pas, sous la houlette d’une hiérarchie politico-administrative qui ne laisse la place à aucune initiative.

Or, le policier, quelle que soit sa position dans la grille indiciaire, n’est performant que par son initiative. Si l’on dit à un gardien, je veux tant de contredanses, à un OPJ, tant de gardes à vue…, on étouffe toute envie d’en faire plus.

Ces temps-ci, les règlements de comptes entre voyous se succèdent à Marseille, c’était la même chose sur la Côte d’Azur, il y a trente ans. Mais à l’époque, pour régler un problème, on disait à un patron, vous avez carte blanche.

Je serais curieux de savoir si ces mots font encore partie du vocabulaire, dans la police d’aujourd’hui.

Et les policiers de terrain sentent bien que les décisions ne sont pas toujours les bonnes. Que les opérations coups de poing sont l’aveu d’un échec. Mais ils n’ont qu’un droit, celui de se taire.

Lorsqu’une affaire surgit, à Marseille, à Grenoble, en région parisienne…, aussitôt le ministre de l’Intérieur bombe le torse devant les caméras (il paraît qu’il adore ça), généralement entouré de gens que personne ne connaît. En cherchant bien dans ses souvenirs, on peut reconnaître ici ou là le directeur de la sécurité publique ou de la PJ. Mais ils ne prennent pratiquement jamais la parole.

Alors, pour avoir des infos, les journalistes se tournent vers les représentants syndicaux. Les seuls qui ont le droit de parler. Un braquage dans une bijouterie, et le syndicaliste de service nous explique ce qui s’est passé, comme s’il y était, comme s’il savait de quoi il retourne, lui qui n’est plus sur le terrain parfois depuis des années.

Un ancien directeur de la police me disait, il y a quelques jours, « il n’y a plus de commandement ». À tel point que pour donner des responsabilités à un commissaire, on le nomme préfet. extrait-du-film-fpc-production.1290673637.JPG

Alors, si la pression est aussi forte en haut de la pyramide, qu’on imagine ce que vivent les policiers de base… Ils ne se sentent ni soutenus ni aidés ni compris ni… aimés. On leur demande de se contenter d’exécuter les ordres, sans discuter. J’allais dire… comme des ministres. Et d’ailleurs, tout comme un ancien ministre, quelques-uns pensent à démissionner. Mais les temps sont durs. Il faut faire bouillir la marmite.

En attendant, certains voudraient s’affranchir de ce devoir de réserve qui les bâillonne. Et pour cela, ils reprennent l’argumentaire juridique du commandant Philippe Pichon – juste pour pouvoir s’exprimer. A moins que les choses ne soient plus graves, et que gronde, dans la police, un mécontentement plus profond.

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*FPC Production, le un, le deux, le trois.

Mesrine au Canada : la légende écornée

Le 30 juin 1969, l’escouade des homicides du Québec découvre le corps d’Evelyne Lebouthillier, 58 ans, un tablier noué autour du cou. Elle gît sur le sol, dans le salon du motel dont elle est propriétaire, Les trois Sœurs, à Percé. L’hôtel où justement sont descendus Jacques Mesrine et Jeanne Schneider, sa compagne. Le cadavre est recouvert d’une couverture et, à première vue, le vol semble être le mobile du crime.

mesrine_la-presse_quebec..jpgLe couple est arrêté en Arkansas, aux E-U, au mois d’août, et leur procès se tient en janvier 1971.

Verdict : innocents !

Percé, le bout de la Gaspésie, le bout du bout. Un bled où il ne se passe jamais rien. Mesrine y reste quatre jours : un mort. Troublant, non ! Contre toute évidence, il a toujours nié ce meurtre, alors qu’il a reconnu avoir tué deux gardes forestiers et qu’il a revendiqué plein d’autres assassinats qu’il n’a jamais commis. Il faut reconnaître qu’étrangler une femme avec son tablier, cela ne correspond pas à l’image du bonhomme. Alors, qu’a-t-il voulu dire, plus tard, en écrivant : « Nous étions ainsi accusés d’un meurtre que je n’avais pas commis » ? Que Jeanne Schneider était la coupable ?

C’est l’une des questions soulevées par le québécois Eric Veillette, sur son site Historiquement logique. Né au moment des faits, en novembre 1971, il a toujours été fasciné par la légende de Mesrine. Il a lu de nombreux ouvrages sur le sujet et il dit avoir adoré les deux films de Jean-François Richet – mais pour lui cela reste du cinéma. En tant qu’historien à l’Université du Québec à Trois-Rivières, il a décidé de reconstituer le séjour du truand au Canada en dépiautant la presse et les archives locales.

Un éclairage différent qui écorne la légende.

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En 1968-1969, alors qu’il est recherché en France pour plusieurs vols à main armée, Mesrine s’enfuit au Canada. On peut penser qu’il cherche à reconstruire sa vie. Avec sa compagne, il trouve un job en mars 69, au service d’un handicapé, le richissime Georges Deslauriers. Lui est cuisinier et chauffeur, elle gouvernante. Mais à la suite d’une querelle avec le jardinier, tous deux sont licenciés. Le tempérament sanguin de Mesrine reprend alors le dessus. Le couple enlève et séquestre Deslauriers pour obtenir une rançon. L’affaire foire – et de nouveau, c’est la cavale.

Le 21 juin, ils s’arrêtent au motel Les trois Sœurs, à Percé. Ils en repartent le 25, en laissant leur chat à la garde d’une voisine, pour se rendre à Montréal.

Malgré leurs dénégations, l’enquête révèle un faisceau de présomptions à charge, voire de preuves. Ainsi, il est quasiment certain qu’ils seraient revenus en Gaspésie à bord d’une voiture de location. La veille du meurtre, on les aurait vus à environ 600 km du motel ; et plusieurs témoins affirment qu’ils ont passé la nuit à Percé. Le gardien d’une discothèque dit que le couple se trouvait dans son établissement vers 22 heures. Or la discothèque se trouve à cinq minutes à pied du motel. A quatre heures du matin, ils auraient pris une collation à Carleton, à environ 200 km de là. Et c’est sur cette route, sous un pont, qu’un adolescent a découvert un coffret renfermant des papiers personnels de la victime.

De plus, les empreintes relevées sur un verre et sur un guéridon, dans le salon où a été découvert le corps, sont celles de Mesrine et de Schneider, et, affirme le spécialiste de la police technique, elles ne peuvent remonter à plus de 24 heures.

Enfin, dans les bagages réexpédiés par les autorités américaines, on trouve des bijoux (une montre, deux colliers, une bourse…) et un réveille-matin, une sorte de copie d’ancien. Le tout semble appartenir à la victime. Ce que confirme sa sœur. D’ailleurs, une antiquaire déclare avoir vendu un réveil analogue, quelques années plus tôt, à Mme Lebouthillier.

Lors du procès qui a lieu en janvier 1971, le couple est défendu par Me Raymond Daoust, l’un des avocats pénalistes les plus en vue du pays. Il aurait été engagé, dit-on, par le père de Mesrine, depuis la France. Habilement, celui-ci désarçonne les témoins à charge. Il démontre que les bijoux et le réveil ne sont pas des preuves, car il pourrait tout aussi bien s’agir d’objets identiques. Il fait venir à la barre une femme, qui a fréquenté le couple à Montréal, et qui certifie que ces objets leur appartiennent.

Et pour couronner le tout, l’avocat fait citer un expert qui contredit le technicien de la police technique : pour lui les empreintes digitales peuvent être anciennes. Autrement dit, elles auraient été laissées par les accusés lors de leur séjour au motel. Un verre sale qui serait resté cinq jours sur un guéridon, au milieu du salon du motel… Bon.

Durant les audiences, Mesrine en fait des tonnes. Il intimide les témoins. Il n’hésite pas à pousser des coups de gueule, au point que le président menace de le juger en son absence. Mais il a réponse à tout. Le réveil ! Il l’a acheté à Montréal. La montre ! À Paris. Etc.

Au bout de trois semaines, le jury prononce l’acquittement. eric-veillette.jpgFranchement, je ne suis pas sûr que devant une cour d’assises française le résultat aurait été identique…

Lorsque j’ai demandé à Eric Veillette pourquoi il s’était intéressé à ce truand, et surtout ce qu’il en pensait. Il m’a répondu : « Je crois que Mesrine fascine parce qu’il reste encore des questions en suspens, en particulier dans la compréhension de sa personnalité ».

Là, je peux aider. Il était barge.

Le gendarme Jambert se serait suicidé

Deux balles dans la tête. Le 4 août 1997, Christian Jambert est retrouvé mort dans le sous-sol de son pavillon, près d’Auxerre. Une carabine .22 LR près de lui. Il avait 56 ans. « Suicide d’un homme dépressif », a écrit le médecin sur le certificat de décès. C’est ce que vient de confirmer le procureur d’Auxerre.

le-gendarme-christian-jambert_lyonnerepublicaine.1289984087.jpgÀ l’époque, les enquêteurs n’avaient pas poussé très loin leurs investigations. Ils savaient que leur collègue avait déjà tenté de mettre fin à ses  jours, deux ans auparavant. Qu’il supportait mal de ne pas avoir été écouté dans l’affaire des disparues de l’Yonne. Alors, pourquoi imposer le supplice moral d’une autopsie à ses proches…

Mais le choc passé, ceux-ci réagissent. Le doute s’insinue… On peut penser qu’en 2000, l’arrestation d’Émile Louis, condamné par la suite pour le meurtre de sept jeunes filles handicapées, a renforcé leurs doutes. Car d’un seul coup, tout le monde prend conscience qu’il avait raison, le gendarme. Et personne ne l’avait pris au sérieux.

Tout a commencé en 1981. L’adjudant enquête à l’époque sur le meurtre d’une jeune femme de 23 ans, dont le corps a été retrouvé dans un abri à bestiaux, à Rouvray, près d’Auxerre.  Ses soupçons se portent sur son amant, un homme d’une cinquantaine d’années, chauffeur de car pour le compte d’une association d’aide aux handicapés : Emile Louis. D’autant que deux ans auparavant, le bonhomme avait fait partie de « ses » suspects dans une enquête sur la disparition d’une autre femme. Une affaire non résolue qui lui est restée en travers de la gorge. Jambert ne le lâche plus, et il parvient finalement à le confondre, non pas sur le meurtre de sa maîtresse, mais pour des attouchements sexuels sur les trois enfants de la DDASS dont il a la garde avec son épouse. Louis prend quatre ans, mais pour Jambert, ce n’est pas suffisant. Il poursuit ses investigations et c’est ainsi qu’il découvre que sept jeunes filles handicapées, âgées de 16 à 22 ans,  ont disparu depuis 1977. Et, chose incroyable, la justice comme l’administration ont estimé qu’il s’agissait de simples fugues…

Christian Jambert est convaincu d’avoir mis la main sur un tueur en série, un pervers, une sorte d’assassin érotomane. Mais la justice ne suit pas. Pourtant, son rapport de synthèse est accablant, et il est corroboré par l’audition de onze témoins, dont Simone Delagneau, l’ex-épouse du suspect. Ce document ne sera même pas enregistré officiellement. On le retrouvera presque par hasard, vingt ans plus tard, dans les archives du palais de justice.

Il faudra attendre 1996 pour que l’enquête démarre réellement. Grâce à la télévision. Dans son émission Perdu de vue, Jacques Pradel lance un appel à témoin, et un ancien collègue d’Emile Louis se manifeste : Il l’a aperçu alors qu’il creusait un trou, de la taille d’une tombe, en 1981.

C’est le début de l’affaire des disparues de l’Yonne.

Au mois de mars 2004, Émile Louis est condamné à emile_louis_scenedecrime.1289984170.jpgvingt de réclusion criminelle par la cour d’assises du Var pour viols et agressions sexuelles aggravées d’actes de barbarie contre sa seconde épouse et sa belle-fille.

Le 25 novembre 2004, c’est l’épilogue de l’affaire des disparues de l’Yonne. Émile Louis est reconnu coupable de l’assassinat des sept jeunes handicapées. Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine incompressible de 18 ans.

2004 ! C’est justement l’année où le parquet d’Auxerre a ouvert une information judiciaire sur la mort de Christian Jambert. Car le médecin légiste qui a pratiqué l’autopsie (effectuée sept ans après sa mort) a estimé que le suicide était peu probable. Par la suite, deux autres rapports d’autopsie seront nettement plus nuancés, avançant que l’hypothèse du suicide était vraisemblable.

C’est donc aujourd’hui l’avis du procureur. Il estime que « l’enquête n’a pas permis de caractériser des éléments constitutifs d’un crime ».  Car, les experts ont estimé que le fusil .22 LR, modifié pour pouvoir tirer en rafales, pouvait avoir lâché deux projectiles avec une seule pression du doigt sur la détente (alors que la première autopsie relève une entrée de balle dans la bouche et l’autre dans la tempe). Et le procureur prend bien soin de mentionner que toutes les pistes ont été suivies. Même les plus extravagantes (citées par une agence de presse) : « Réseau de prostitution, réseau pédophile, menaces islamistes, trafic d’armes dans un centre d’instruction de la gendarmerie, la piste Émile Louis, ou encore le suicide de Pierre Bérégovoy ».

Je ne sais pas si le juge d’instruction va décider de suivre ou non les réquisitions du parquet, mais une chose est sûre, ce gendarme a montré des qualités d’enquêteur hors du commun. Pendant des années, il a été le seul à détenir la vérité, et personne ne l’a écouté. Je crois qu’on peut lui donner un coup de chapeau.

La sécurité est-elle un enjeu pour 2012 ?

La composition du nouveau gouvernement Fillon n’apporte guère d’éléments pour déchiffrer ce que pourrait être la politique de demain en matière de sécurité. Place Beauvau, rien ne change. En revanche, la nomination de Michel Mercier au schtroupf-violoniste_site_klariscope.JPGministère de la Justice est une surprise. On pouvait s’attendre en effet à un garde des Sceaux fort, capable de calmer les esprits dans les rangs des magistrats et suffisamment disponible pour traiter les dossiers en souffrance, comme la réforme de la garde à vue, celle de la procédure pénale ou les problèmes de l’administration pénitentiaire. Au lieu de cela, Michel Mercier s’annonce comme un garde des Sceaux à mi-temps, puisqu’il semble acquis qu’il ne compte pas démissionner de la présidence du conseil général du Rhône, poste qu’il occupe depuis 21 ans – surtout à quelques mois d’élections cantonales importantes (avant l’arrivée des conseillers territoriaux, en 2014).

De plus, alors qu’il était le mandataire financier de la campagne présidentielle de François Bayrou, il est apparu en filigrane dans une enquête de la brigade financière sur l’attribution de marchés concernant le tramway Rhônexpress, une filiale du groupe Vinci, qui relie la gare de la Part-Dieu à michel-mercier_lyon-capitale.jpgl’aéroport Saint-Exupéry. Ce tram-train est l’une des navettes les plus chères du monde pour les usagers (derrière Londres et Rome). Or, pour LyonCapitale, Vinci n’a rien eu à débourser pour exploiter cette ligne, puisque son investissement lui sera intégralement remboursé en 30 ans (avec les intérêts) par le Conseil général. Bon, mais il ne faut pas voir le mal partout : le parquet vient de classer le dossier.

En cette longue période pré-électorale, la sécurité va-t-elle revenir sur le devant de la scène ou au contraire passer en pertes et profits ? Il faut dire que si Nicolas Sarkozy en a fait sa chose personnelle depuis maintenant huit ans, le bilan n’est pas fameux. Et bizarrement, c’est peut-être un angle d’attaque intéressant pour l’opposition.

Lors de leur congrès d’été, les écolos se sont penchés sur le sujet. Des balbutiements. Mais avec Eva Joly comme probable tête d’affiche, le mouvement Europe Ecologie-Les Verts pourrait être crédible dans ce domaine. Une carte à jouer.

Mais, bien sûr, ceux qu’on attend surtout, ce sont les socialistes. Car depuis les années Mitterrand, ils traînent une casserole. Au point que certains aujourd’hui en font des tonnes – du moins dans leurs déclarations. Car à en croire Marianne2, les propositions soumises à la sagacité de Martine Aubry sont au contraire d’une banalité affligeante : Accroître la présence des gendarmes et des policiers dans la rue… Revenir sur des milliers d’emplois supprimés… Redonner toute sa place à l’esprit de responsabilité… Définir des « zones de sécurité prioritaires »…. Déployer, dans ces zones, une « police des quartiers » [qui] aura pour mission de témoigner de l’engagement durable de l’État, de restaurer un climat de confiance avec la population et d’appuyer l’action quotidienne des différents services publics en reprenant la philosophie de la doctrine de la « police de proximité ». Etc.

Que de phrases creuses ! Ces gens qui aspirent au pouvoir devraient lire l’opinion de Stéphane Liévin*, brigadier-chef, OPJ et syndicaliste. Je crois que cela éclairerait leur lanterne.

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Enfin, c’est simple : pour faire des propositions de terrain, il faut demander l’avis des gens de terrain. Des policiers et des gendarmes au quotidien. Des gens qui aiment leur métier et qui réfléchissent utilement à la possibilité de le faire évoluer. Quant aux politiciens, qu’ils se réservent les grands principes, qu’ils nous disent par exemple ce qu’ils pensent du rattachement de la gendarmerie au ministère de l’Intérieur. Faut-il aller plus loin ou revenir en arrière ? Et la DCRI ! Faut-il la conserver ou recréer les RG et la DST ? Et la vidéosurveillance, les polices municipales, le surpeuplement des prisons, la sécurité privée, la réforme de la garde à vue, l’aide juridictionnelle…

En fait, on voudrait bien que ces gens qui louchent sur notre bulletin de vote, arrêtent de nous parler comme si on était des analphabètes et qu’ils nous accordent un peu de considération.

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*Entretien entre Stéphane Liévin, représentant du personnel du syndicat Unité-SGP Police, et Laurent Mucchielli, directeur de recherches au CNRS. On peut le trouver ici.

Une seule balle pour le parrain québécois

Il avait 86 ans. Nicolo Rizzuto, dit Nick, ou encore Le Vieux, a été abattu mercredi 10 novembre, dans sa somptueuse demeure de Cartierville, à Montréal. Il se trouvait dans sa cuisine lorsqu’il a été atteint d’une balle dans la tête, une seule, tirée depuis le bois situé à l’arrière de sa maison. Un petit trou dans la vitre, et c’est tout. Constatations confirmées par le résultat de l’autopsie.

Qui était donc ce vieux bonhomme ?impact-de-balle_illustration-france-soir.jpg

Né en Sicile, il émigre au Canada en 1954. Rapidement, il se lie à des mafieux italiens, notamment calabrais, les Cotroni, qui tiennent le haut du pavé à Montréal. Il fera aussi alliance avec les Bonanno, l’une des cinq familles de la Cosa Nostra de New-York.

À cette époque, le clan Bonanno tient une place prépondérante dans  le trafic de stupéfiants aux États-Unis. Montréal étant considéré alors comme la base arrière du réseau. L’héroïne vient des laboratoires du sud de la France, jusqu’au jour où les Américains se fâchent. En 1971, Nixon tape du poing sur la table, et c’est le démantèlement de  la French Connection – aussitôt remplacée par la Pizza Connection.

Mais dans les années 76-81, une guerre éclate entre les trois familles. Une vingtaine de morts, tant au Québec qu’en Italie. Finalement, Nick Rizzuto, ce petit homme que l’on dit illettré, remporte la victoire (ou du moins la première manche). Il a gagné sa place au soleil et devient le parrain incontesté de la mafia de Montréal.

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Nick a trempé dans le scandale du village olympique de Montréal, pour les Jeux de 1976, et il a forcément croisé le chemin d’un truand français qui, lui aussi, avait mouillé sa chemise pour ce projet juteux : Gilbert Zemour. Mais celui-ci ne devait pas être de taille, car, bien vite, il est rentré au pays. « L’exportation » de la famille Zemour n’a pas fonctionné. Concurrence trop dure, sans doute.

En fait, depuis longtemps, c’est le fils, Vito Rizzuto, qui a pris les commandes. Pour l’heure, il purge une peine de prison aux Etats-Unis pour avoir occis trois membres de la famille Bonanno. Sans doute le chapitre final de la guéguerre des années quatre-vingt. En réalité,  il n’a été arrêté qu’en 2004, perdant du coup son surnom de Teflon Don (on n’avait jamais réussi à lui « coller » une affaire sur le dos auparavant). Du fond de sa cellule, on dit qu’il n’en continue pas moins à diriger son commerce. Tel ce fumeux projet d’investissement pour la construction du pont de Messine. Le pont de la mafia, comme on dit en Italie. Un moyen inespéré de recycler des centaines de millions de narcodollars. D’après des écoutes téléphoniques effectuées en 2005, la famille aurait été prête à investir cinq milliards d’euros dans ce projet. Soit la quasi-totalité du montant des travaux. En fait, personne ne connaît le montant de la fortune de Rizzuto. L’année dernière, par exemple, il a fait l’objet d’un redressement fiscal pour avoir négligé de déclarer l’équivalent d’environ quatre millions d’euros, une somme qui représenterait « seulement » les intérêts perçus sur un compte en Suisse…

En 2004-2005, une opération de grande envergure a été lancée au Canada, aux Etats-Unis, en Italie, en Suisse, en France…, pour démanteler un réseau de blanchiment d’argent. Une enquête difficile, pour arriver, en 2007, à des dizaines d’interpellations dans ces différents pays. En fait, on comprend bien qu’aujourd’hui, le principal souci de la mafia est de réinsérer l’argent du crime et de la drogue dans les circuits traditionnels. Ce qui devient de plus en plus difficile. Cela nécessite une organisation internationale et des contacts à tous les niveaux, tant dans le monde des affaires que de la politique. En Italie, lors de cette enquête, on aurait frôlé le pouvoir en place… Dans ce bizness, il semble bien que le clan Rizzuto soit tête de liste.

On ne vit pas vieux chez les Rizzuto. Le patriarche est une exception. Ainsi son gendre, Paolo Renda a été enlevé… On ne l’a jamais revu. L’un de ses lieutenants, Agostino Cuntrera, pressenti pour prendre du galon, a été assassiné. C’est tellement chaud dans la « famille » que, lors d’une arrestation, les policiers ont eu la surprise de constater que plusieurs de ses membres portaient un gilet pare-balles, sous le costard. Ce qui ne devait pas être le cas de son petit-fils. L’insouciance de la jeunesse (42 ans)…  Il a été joseph-ducarme_ctv-montreal.JPGtué en décembre dernier. Plusieurs balles, en pleine rue. Le suspect, dont on sait juste qu’il est noir, n’a pas été identifié. Du moins pour la police. Car, trois mois plus tard, une fusillade, rue Saint-Jacques, à Montréal, avait pour cible un certain Joseph Ducarme, que l’on présente comme l’ancien chef de l’ancien gang des 67. Un gang de rue. Il s’en est tiré sans bobo, mais il y a eu deux morts. Dans son camp, d’autres n’ont pas eu sa chance. Plusieurs sont décédés de mort violente et un autre circule en fauteuil roulant.

En fait, les autorités locales semblent compter les coups. Une guerre a débuté, mais il reste encore des doutes sur l’identité du véritable adversaire, le challenger de la Rizzuto and son. Car ce gang de rue ne serait que la partie visible de l’iceberg. Une autre famille pourrait bien être à l’affût, planquée derrière la glace : celle des Calabrais. Ils ont une revanche à prendre.

En attendant, le clan des Siciliens contre un gang de rue, ça parle au diable, comme disent nos cousins québécois.

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Alors que ce blog était en panne, une première version de ce billet a été publiée sur Le Monde.fr, dans la rubrique internationale. Cette seconde mouture a été mise à jour en fonction des derniers éléments connus. (Et j’ai enlevé la virgule de trop …smiley.png)

« Commissariat » : un film dérangeant

Lorsqu’on parle de la police, c’est souvent pour la blâmer et parfois, mais plus rarement, pour saluer une réussite : l’arrestation d’un assassin, le sauvetage d’un enfant… Mais qui connaît la vie de son commissariat ? C’est toujours avec une certaine appréhension que l’on pousse la porte… Un univers différent, un endroit qui a sa propre vie, ses propres règles. Et on est bien content d’en sortir.

en-cellule.jpgC’est donc sans grande conviction, que je suis allé voir Commissariat, le film de Ilan Klipper et Virgil Vernier*. En traînant les pieds.  Avec en plus la crainte de m’enquiquiner pendant une heure et demie.

J’avais tort. Je suis resté scotché à mon siège avec parfois la larme à l’œil. L’affiche souligne qu’il s’agit d’un film d’amour, mais c’est la détresse qui domine. La misère au quotidien. Et de la compassion, autant pour ces jeunes flics qui se cherchent que pour leurs « clients ».

Un film tout simple. Des séquences mises bout à bout. Et bizarrement, on n’en sort pas indemne. Encore maintenant, les images me tournent dans la tête.

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Sûr, on est loin d’une série télé ! Ici, les « criminels » sont des anthunes.jpggens ordinaires. Comme cet alcoolique qui s’est fait plus ou moins bastonner par ses voisins, sans doute lassés d’entendre ses vociférations. Et c’est sans pudeur, comme à un psy, qu’il se confie à l’officier de police qui l’a mis en garde à vue. « Je ne fais de mal à personne, dit-il en résumé, de temps en temps, je bois un coup, ou je fume un joint, ou les deux. » Il est touchant. Il a le même regard que Houellebecq et il parle comme Modiano. Ou le contraire, c’est selon.

samantha3.jpgEt cette jeune femme, Samantha, avec sa beauté toute simple, soulignée, comme une provocation, par une méchante cicatrice au menton. Il y a tant de vie passée, tant de tristesse dans son regard…

Quant aux policiers, surtout les plus jeunes, on les sent aussi perdus que les autres. Déracinés, loin de chez eux, affectés dans une ville qu’ils ne connaissent pas, avec l’impression qu’ils portent un uniforme trop grand pour eux. Ils ne sont pas encore flics et ils ne sont plus tout à fait pas flics.

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Ils supportent mal d’être marginalisés, de ne pas être aimés. Aussi, lorsqu’ils sauvent un enfant des flammes, un jeune Marocain, c’est comme une réconciliation. « Peut-être, maintenant, vont-ils nous voir autrement… ». L’image de la fliquette qui danse de joie devant l’immeuble en feu s’affiche comme un symbole. « Le plus beau moment de ma vie », dira-t-elle plus tard.

Mais si le commissariat est un lieu de vie, c’est plutôt de la vie des autres dont il est rempli. Des histoires qui passent, un procès-verbal plus long que nécessaire, un peu d’écoute, des conseils… puis le boulot qui reprend le dessus : « Allez, signe là ! » affiche-film-commissariat.jpg

Et le film se termine par une sorte de parabole, un gros plan sur l’employé qui nettoie les geôles de garde à vue – au karcher, car le commissaire trouve que ça décape mieux.

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*Le film a été tourné au commissariat d’Elbeuf. Il sort le 10 novembre, dans une dizaine de salles (dossier de presse et extraits ici).

DCRI : Police politique ?

Pour un simple article publié dans un journal satirique, la délégation parlementaire au renseignement change son ordre du jour et auditionne deux responsables de la police nationale. Comme ses travaux sont placés sous le sceau du secret, le débat est à huis clos. Décidément, le secret-défense, c’est un peu comme une porte qu’on nous claque au nez…

jack-palmer-filature-par-petillon.jpgSurveillance des journalistes d’investigation, vols mystérieux à leur détriment, et maintenant les révélations du Canard enchaîné qui accusent  Nicolas Sarkozy d’avoir créé un faramineux cabinet noir. Un truc d’une telle envergure, que même François Mitterrand, dans ses rêves les plus paranoïaques, n’aurait jamais imaginé… Le Président de gauche disait : « Il n’y a pas de services d’écoutes à l’Élysée ». Le Président de droite, lui, préfère dire que cela ne le concerne pas.

Aussi, lorsque le ministre de l’Intérieur déclare : « Il n’y a pas de police politique dans notre pays », faut-il le croire ?

La DCRI (direction centrale du renseignement intérieur) : police politique au profit d’un homme et d’un parti – ou police républicaine au service de la France ?

Pour les spécialistes, une question s’est posée en 2008, lors de sa création : Est-il opportun de dissoudre deux services qui ont fait leurs preuves, les Renseignements Généraux et la Surveillance du Territoire, pour en faire une direction unique ?

Les RG sont nés en 1907. Ils pratiquaient ce qu’il est convenu d’appeler le renseignement ouvert. Et même si ce service traînait quelques casseroles célèbres, comme l’affaire du pasteur Doucé*, tout le monde reconnaît qu’il fonctionnait plutôt bien. Et ce ne sont pas les préfets (du moins s’ils avaient le droit de s’exprimer), qui diront le contraire. Bon nombre regrettent ces RG qui les informaient au jour le jour sur la vie de leur département, une sorte de baromètre qui permettait, parfois, de régler les problèmes avant qu’ils ne prennent de l’ampleur. Mais la prévoyance, tout comme la prévention, n’est plus de mise.

La DST est plus récente. Après la guerre, elle a succédé au « Contrôle général de la surveillance du territoire », créé en juin 1934, sans doute pour faire face aux premières gesticulations du petit bonhomme moustachu qui venait de prendre le pouvoir en Allemagne. Sa mission essentielle était de « lutter contre les activités d’espionnage et d’ingérence » sur le sol français. À la différence des RG, la DST était un service de police judiciaire compétent sur l’ensemble du territoire. Elle traînait également quelques casseroles, dont la plus connue reste la pose de micros dans les bureaux du Canard enchaîné. D’ailleurs, Claude Angeli, le rédacteur en chef de cet hebdomadaire, celui-là même qui vient de signer de graves accusations contre le Président,  a fait apposer une plaque commémorative dans son bureau, juste au-dessus du trou par lequel les « plombiers » envisageaient de faire passer les fils des micros.

Si l’on veut définir une police politique, il faut conjuguer deux critères : renseignement et répression.

Les RG à l’ancienne faisaient indéniablement du renseignement politique et social, mais n’avaient pas de pouvoirs de police judiciaire, sauf exception. La DST, elle, avait un véritable pouvoir répressif, mais ne faisait pas – en principe – de renseignement sur la politique interne du pays. Son objectif premier était le contre-espionnage. On peut dire, toutefois, que les événements de Mai-68 ont marqué un tournant. Plus tard, la lutte contre le terrorisme a changé la donne. Et il faut bien reconnaître que RG, DST et PJ se sont souvent marché sur les pieds, parfois au détriment de leur efficacité.

Cette concurrence peut-elle justifier la création de la DCRI ?

D’une certaine manière oui. Mais il ne s’agit en fait que de l’aspect visible d’un plan d’ensemble voulu par le président Sarkozy pour remanier en profondeur tout ce qui vise en France au renseignement et à la sécurité nationale.

On peut classer les services de renseignement en fonction de leur ministre de tutelle.

Pour l’Intérieur : La DCRI et la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP), dont on entend rarement parler.

Pour la Défense : La DGSE (direction générale de la sécurité extérieure), la DRM (direction du renseignement militaire) et la DPSD (direction de la protection et de la sécurité de la défense).

Pour les Finances : La DNRED (direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières) et la cellule de renseignement financier, Tracfin.

Il s’agit là des services officiels. Existe-t-il d’autres structures plus secrètes ? Je ne sais pas.

L’intégration de la gendarmerie nationale dans le giron du ministère de l’Intérieur fait sans doute partie de ce raz-de-marée invisible qui a secoué depuis deux ans le petit monde de l’ombre.

Et, bien sûr, tout remonte à l’Élysée, via le coordinateur national du renseignement, Bernard Bajolet qui, à la tête d’une structure d’une petite vingtaine de personnes, est chargé de veiller à la bonne coopération des services spécialisés. Dans les faits, il conseille le Président, répercute ses instructions et chaque chef de service est tenu de lui rendre compte de son activité. C’est donc the big boss du renseignement.

L’objectif de cette nouvelle organisation, comme il est dit dans un décret de décembre 2009, est de créer une véritable communauté française du renseignement.

Je ne suis pas qualifié pour juger de l’efficacité du système. En revanche, comme tout citoyen, j’ai le droit de m’interroger sur le risque de dérives éventuelles…

Heureusement, et c’est un petit ouf de soulagement pour la démocratie, il a été créé une « délégation parlementaire au renseignement » constituée de sénateurs et de députés, spécialement habilités pour pouvoir traiter d’informations classifiées.

Ce sont eux qui ont entendu – à huis clos – le patron de la police et celui de la DCRI. À l’origine, ils devaient se contenter d’établir des rapports confidentiels au profit du Premier ministre et du Président. Mais certains parlementaires ont estimé que c’était un peu court. Il a donc été admis que cette délégation rédigerait un rapport annuel public sur son activité.

Les lecteurs de John le Carré le savent bien, dès qu’on touche aux services secrets, cela devient d’un compliqué… Même Brice Hortefeux semble s’y perdre, lorsqu’il dit que la DCRI est là pour arrêter des terroristes. Car il ne s’agit que de l’une de ses missions, et parmi les autres, il y a, évidemment, celles qui étaient antérieurement réservées aux RG. Sauf qu’à présent, on ne peut rien en connaître.

Car dans ce service polyvalent où se traitent des affaires secrètes et d’autres qui ne devraient pas être secrètes, comment s’y retrouver ? On est bien obligés de se poser des questions… Qu’est-ce qui se trame, à l’abri des regards curieux,  derrière les murs de ce bâtiment de Levallois dont les portes sont fermées même à la justice et dont l’activité de ses agents reste un mystère pour le commun des mortels ?

On saura bien un jour si l’on avait raison de s’inquiéter… Peut-être, comme pour la cellule élyséenne de Mitterrand, devant des juges – du moins si la justice a survécu au vent des réformes.

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*Joseph Doucé était le fondateur d’un espace d’accueil pour certaines minorités sexuelles. Il a été enlevé, en juillet 1990, alors qu’il était sous l’étroite surveillance du groupe des enquêtes réservées des RG de la préfecture de police. Son corps a été retrouvé en forêt de Rambouillet. Plusieurs policiers ont été mis en cause dans cette affaire qui, à l’époque, avait fait grand bruit. Il y a environ trois ans, je crois qu’un non-lieu général a été délivré par le juge d’instruction. On ne saura jamais qui a tué le pasteur.
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