Il s’appelait Francis Violleau. Le préfet de police de Paris vient d’inaugurer une nouvelle salle qui porte son nom, dans les locaux des compagnies de circulation. Personne ne le connaît, son histoire est si lointaine. La voici…
Ce jour du mois d’août 1981, lui et son collègue règlent la circulation dans le quartier de Montparnasse. Une moto de petite cylindrée, genre cyclomoteur, grille un feu rouge. Violleau s’époumone dans son sifflet. Sans résultat. L’engin poursuit sa course. Et en plus le pilote ne porte pas de casque ! Dans le cas d’une voiture, il aurait sans doute relevé le numéro, ce que l’on fait généralement dans ce cas. Et parfois même, lorsqu’ils n’ont pas eu le temps de le noter, les policiers font semblant, pour sauver la face, pour que les badauds soient persuadés que le chauffard ne s’en sortira pas à si bon compte. Mais là, pas de plaque minéralogique… Alors, les deux gardiens de la paix enfourchent leur vélomoteur et se lancent à la poursuite du contrevenant. Le collègue de Violleau fait une chute. Pas de bobo, mais il perd toute chance de recoller à la filature qui s’engage dans les rues de la capitale.
Mouais, je sais, pas de gyrophare, pas de grincement de pneus, pas de deux-tons assourdissants. On est loin des films d’Olivier Marchal : deux vélomoteurs qui se tirent la bourre à, combien… 30, 40 km à l’heure ! Les deux engins remontent le boulevard Raspail à contre-sens.
Au bout d’un moment, le motocycliste est persuadé d’avoir semé son poursuivant. Il rejoint son garage, au fond d’une impasse. Soudain, le policier surgit. On imagine la scène. Il descend de son deux-roues, le cale contre un mur, et, tout en restant sur le qui-vive, il se dirige d’un pas assuré vers le fautif. Ne représente-t-il pas la loi ! On peut même penser qu’il sort déjà de sa poche son carnet à souches…
Surprise ! Le motard est une femme. Elle a son âge, à peu près. Elle n’est pas vilaine. C’est peut-être ce qui le déconcentre, lui fait baisser la garde. Le rend moins méfiant. Il arrive à sa hauteur. Sans doute lui demande-t-il ses papiers. Elle dézippe son blouson… Une arme jaillit. Il porte la main à la crosse de son 357. Il n’a pas le temps de finir son geste. Une balle lui traverse la gorge et vient s’écraser contre la 7e vertèbre cervicale.
« Quand pourrai-je enfin me lever ? » demande-t-il à Yolaine, son épouse, quelques semaines plus tard. « Il faut le lui dire », lui souffle le médecin. Elle ne sait pas comment faire. Ni comment annoncer à ses trois enfants, dont le plus âgé a dix ans : votre papa est paralysé des quatre membres. Il est tétraplégique.
Après deux années dans un centre de réadaptation, contre l’avis du corps médical, Yolaine décide de ramener son mari à la maison. Mais c’est un travail de tous les instants, le jour, la nuit… Il faut le nourrir, le laver, lui prodiguer des soins, le retourner dans son lit… Au bout de quelques mois, elle craque. Une dépression. Elle est placée en clinique.
Quant à Francis Violleau, il atterrit dans un foyer pour personnes handicapées. Où il est mort en 2000, à l’âge de 54 ans, après avoir passé presque vingt ans de sa vie, parfaitement conscient et lucide, mais incapable de bouger, si ce n’est le bout des doigts, et de tenir une conversation de plus de quelques mots.
Officiellement, il n’est pas mort en service, pourtant…
Son « assassin » se nomme Inge Viett. Elle est membre de la RAF (Fraction armée rouge), ce groupe terroriste qui à l’époque cherche à déstabiliser l’Allemagne de l’ouest. Recherchée, elle se réfugie en RDA, où la Stasi, la police secrète de l’Allemagne de l’est, lui fournit une nouvelle identité. Avec plusieurs de ses complices de la RAF, elle va y mener une vie pépère, poursuivant à distance son combat destructeur. La chute du mur
de Berlin lui sera fatale. Elle est arrêtée en 1990. Condamnée à treize ans de prison, elle est libérée à mi-peine. Derrière les barreaux, elle a écrit son autobiographie, publiée en Allemagne sous le titre Nie war ich furchtloser (Je n’ai jamais été sans peur*).
Répondant pour l’occasion à une interview de Libération, elle a déclaré : « Je ne comprends pas pourquoi ce policier a voulu sortir son arme alors que je le braquais… Je crois qu’il ne m’a pas prise au sérieux, parce que j’étais une femme. »
Pas un mot de remords, aucun regret. Des années plus tard, elle ne comprend toujours pas…
Que peut-on dire de cette ex-terroriste de 66 ans qui vit probablement aujourd’hui de la retraite que lui verse l’Allemagne réunifiée ? Rien – même pas qu’elle a mal vieilli.
________________________________ Cette histoire, je l’ai reconstituée bribe par bribe, surtout à l’aide de documents allemands, en m’efforçant d’être au plus près de la vérité. Il y a peut-être des imprécisions, que les proches de Francis Violleau me pardonnent.
* Si j’en crois certains commentaires, la signification pourrait être inversée. Le journaliste de Libé, dont l’article est en lien, avait opté pour Jamais je n’ai eu aussi peu peur. Mais, entre nous, ce n’est pas le sujet.
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Drôle d’époque ! On vit dans le passé, on s’accroche au présent, on œuvre pour le bien de ses enfants, on imagine la fin du monde, dans un siècle ou deux – et, en même temps, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
Et qu’on arrête de nous enquiquiner avec de telles futilités. Comme dirait 
