Quel rapport me direz-vous entre un homme accusé d’un double meurtre et un Texan, ingénieur en informatique et dirigeant d’entreprise ? Apparemment aucun. Sauf que tous deux ont choisi de mettre fin à leurs jours dans un geste
théâtral, une ultime rébellion contre une société qui cherche à gommer l’individu au profit de la collectivité.
Une société qui prône en quelque sorte le communisme des esprits.
C’est du moins l’impression ressentie devant ces morts violentes et spectaculaires. Lorsqu’un proche se suicide, qu’il s’agisse d’un parent, d’un ami, d’un collègue, on culpabilise. On n’en sort pas indemne. On a l’impression de ne pas avoir été à la hauteur. Calfeutré dans notre traintrain, dans nos soucis, dans nos joies, on n’a pas su saisir le mot, le regard, l’appel au secours. Et on s’en veut. Et l’on en veut aussi à cet empoté trop fier pour demander votre aide qui s’est fichu en l’air au lieu de se battre et de faire front à ses difficultés. Ouais, on lui en veut…
Car un suicide, c’est presque un message de l’au-delà.
Joseph Andrew Stack avait 53 ans. Américain de souche, il avait monté son entreprise de logiciels informatiques et, sans doute victime collatérale d’une crise financière qui ne le concernait pas, il avait de sérieuses difficultés de trésorerie, aggravées par des agents fiscaux qui ne voulaient rien entendre. L’autisme de l’administration n’est pas un mal français. Alors, il a pété un câble. Jeudi dernier, il grimpe dans son petit avion et, volontairement, il se crashe contre l’immeuble abritant les services fiscaux, où travaillent deux cents personnes. Un remake en tout petit du 11-Septembre. Mais quelle image forte, quel symbole… Ce « bon américain » qui soudain se transforme en terroriste contre son propre pays, contre ses valeurs. Dans un testament laissé sur son site – site très vite fermé par les autorités -, il exprime sa haine de la société telle qu’elle est devenue. Allain Jules, sur Agoravox, le cite : « Je choisis de ne pas continuer à regarder Big Brother me désosser, je choisis de ne pas ignorer ce qui se passe autour de moi […] Je peux juste espérer que le nombre de morts sera trop important pour ignorer, que les zombies américains vont enfin se réveiller et se révolter. »
Jean-Pierre Treiber, lui, s’est pendu avec un drap dans sa cellule de Fleury-Mérogis. C’était moins spectaculaire. Mais quel coup de gueule ! « J’en ai marre d’être considéré comme un criminel… » Saucissonné dans une enquête sur un double homicide, qui reste d’ailleurs pour le commun des mortels bien hermétique, malgré sa tête pas possible, il avait attiré sur lui une certaine sympathie lors de cette cavale spectaculaire au cours de laquelle ni la police ni la justice n’ont eu le beau rôle. Il clamait son innocence. Pas question de se prononcer sur un dossier où, je le suppose, tout a été vérifié et revérifié. N’empêche que lorsqu’on entend Me Szpiner, l’avocat de Roland Giraud, déclarer que « Treiber par ce suicide a avoué, il s’est infligé une peine définitive que notre Code pénal a aboli… », on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a des coups de pieds au cul qui se perdent. La justice va-t-elle classer ce dossier ou au contraire rebondir pour qu’on ne reste pas sur ce sentiment d’un travail inachevé ? D’un mystère en suspens.
Car cet homme n’a pas été jugé. Certes, il s’est évadé, mais l’évasion n’est-elle pas un droit lorsqu’on est prisonnier ! La prison-modèle devrait comporter un mur trop haut pour qu’on l’escalade et suffisamment bas pour qu’on rêve de pouvoir le faire. Et rappelez-vous, pour Treiber, pas de violence, ni pour franchir les portes de la prison ni pour protéger sa cavale. Et son suicide loin d’être un aveu n’est-il pas plutôt un acte de révolte contre une justice introvertie qui ne veut entendre qu’un seul son de cloche ? Aurait-il laissé une lettre, un message, se demande-t-on ?
Mais son message, il est au bout de ce drap de prison.
D’une certaine manière, il a de la chance, il a échappé au « kit-suicide », une couverture semi-rigide et un pyjama de papier.
Ces derniers jours, ce sont deux salariés de France-Télécom qui se sont donné la mort. Deux de plus. Ils avaient probablement des soucis, comme beaucoup, mais au moins, avaient-ils un job. Ils étaient cadres et l’un d’eux avait même le statut protecteur de fonctionnaire. Pourquoi mettre fin à ses jours, si ce n’est pour crier son ras-le-bol !
L’impossibilité de s’intégrer, le manque d’écoute.
Xavier Darcos a pris les choses en main en envoyant un questionnaire aux entreprises pour connaître les mesures prises pour réguler le stress sur le lieu de travail. Cela me fait penser à la maman de Anne, vous savez la gamine au pyjama, qui a été informée que sa fille était en garde à vue par un texto. Vous appelez votre banque, la SNCF, la poste, ou n’importe qui, et vous tombez sur une voix monocorde qui vous dit « appuyez sur dièse ».
Notre société se déshumanise. Ou plutôt, elle se chosifie.
Ne sommes-nous pas les victimes potentielles d’un monde informatisé ?
Le ministre du travail a décidé de publier le résultat de son « contrôle épistolaire » auprès des entreprises pour désigner les méchants à la vindicte populaire. Quel aveu d’échec ! Trois listes, vert, orange et rouge, comme la signalisation routière. La diffusion des deux dernières a d’ailleurs été bien vite retirée dans un bafouillis qui semble être devenu la règle dans la gérance de notre pays.
Trop de stress dans les administrations, dans les entreprises et probablement au gouvernement.
Mais qui donc va réguler le stress de notre société ?
Dans la police, il y a une chape de plomb sur les suicides, mais ils sont relativement fréquents. Peu de policiers dans leur carrière échappent au geste de désespoir d’un collègue. J’en ai connu quatre. Je parle de proches, pas des autres, ceux qu’on vous raconte. On dit qu’il y aurait en moyenne un policier qui met fin à ses jours, chaque semaine. Je ne sais pas si ce chiffre est vrai. Mais je serais curieux de savoir s’il n’a pas augmenté ces dernières années…
Dans une interview au Monde, le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoy, nous dit, « Je suis inquiet, le chacun pour soi a remplacé l’envie de vivre ensemble ».
Si vivre ensemble c’est rentrer dans le rang, alors, oui, nous n’avons pas envie de vivre ensemble. La race humaine n’est pas une fourmilière, elle est composée d’individus dont il faut respecter les différences au lieu de tendre à les effacer. La moyenne, c’est bon pour les statistiques.
Aujourd’hui, l’Internet nous fait toucher le monde et notre horizon, lui, est de plus en plus près des trottoirs… Un univers tellement riquiqui qu’on a l’impression de faire de la claustrophobie. Alors, comme dans un mauvais rêve, on a envie de crier – mais aucun son ne sort.
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Les tueurs de Dubaï piégés par les caméras de surveillance, a été lu 16 620 fois en 3 jours et a suscité 63 commentaires. J’ai eu quelques réflexions pour avoir osé nommer le Hamas « mouvement de résistance palestinien ». Je n’ai aucune compétence pour trancher sur une situation où même les plus grands de ce monde s’égarent, mais il est vrai que de tout temps, même chez nous, les résistants des uns ont toujours été les terroristes des autres. Le dessin est un commentaire de Hervé Baudry.