À la brigade financière de Paris, l’air doit être irrespirable. Dans ce service habitué à traiter des « affaires chaudes », la culture du secret est constante, mais ces jours-ci, on doit frôler la parano. Car si les fameux enregistrements du majordome de Liliane Bettencourt
sont une véritable bombe pour le parti au pouvoir, les policiers doivent se méfier des dégâts collatéraux. Les plus anciens se souviennent sans doute du limogeage de deux commissaires, Yves Lucet et Patrick Riou, à la suite de la mise en examen du ministre de la Coopération Michel Roussin, justement pour des affaires concernant le financement du RPR. Affaires qui se soldèrent, si j’ai bonne mémoire, par des non-lieux.
Autrement dit, nos flicounets, ils sont en équilibre sur une planche à roulettes.
Mais la question que chacun se pose est la suivante : Vont-ils pouvoir aller jusqu’au bout de leurs investigations ?
La première chose était de confirmer les identités de chacune des voix – ce qui est fait. Ensuite, les choses se compliquent, car en épluchant les conversations des uns et des autres, on peut envisager l’existence de plusieurs délits : fraude fiscale, blanchiment, escroquerie… On a l’impression que la riche et vieille héritière s’est trouvée prise dans un tourbillon de personnages, des comédiens, qui à tour de rôle lui passaient une main dans le dos tandis que de l’autre ils farfouillaient dans ses poches. Et machin qui cherche à lui revendre l’île qu’elle lui a donnée, et trucmuche qui fait venir des valises de billets de Suisse pour qu’elle lui offre le bateau de ses rêves. Tous font semblant de croire qu’elle est en possession de toutes ses cellules grises, et dans le même temps – à tout hasard – ils la placent sous « mandat de protection future ».
(extrait Légifrance)
On aurait presque envie de dire : la pauvre !
Pour en revenir au travail des policiers, à la différence d’une information judiciaire, où leur action tient à la volonté du juge, en enquête préliminaire, il n’y a pas de limites. Et le procureur, me direz-vous… On imagine assez mal M. Philippe Courroye mettre un frein à l’enquête qu’il a lui-même ordonnée. Du moins tant qu’on touche au commun des mortels. Car s’il s’agit d’aller titiller un ministre, les choses ne sont plus les mêmes. Certes, en droit, un ministre ne bénéficie d’aucune immunité particulière, mais uniquement d’un privilège de juridiction (Cour de justice) pour les actes commis dans l’exercice de ses fonctions. Mais dans les faits, on comprend bien que cette procédure compliquée agit peu ou prou comme une protection contre les poursuites (art. 68-1 et 2 de la Constitution). Et si l’on se souvient que dans l’affaire citée plus haut, le juge Halphen avait convoqué le président Chirac comme un quelconque pékin (d’ailleurs sans résultat), on ne voit guère un procureur convoquer un ministre. Et encore moins un OPJ.
Ou alors un OPJ suicidaire.
Quant aux déclarations de l’ancienne comptable de Mme Bettencourt, il est assez simple de confirmer ses propos, puisqu’elle fait allusion à de l’argent retiré aux guichets de banques situées en France. On peut être sûr que c’est déjà fait. Pour les enregistrements clandestins, c’est différent. Il faut
se méfier de ce qui est trop apparent. Le majordome les aurait effectués entre mai 2009 et mai 2010, et cela avec un appareil d’une capacité de 200 heures. Pourquoi « seulement » 21 heures ont été retenues ? Qui a fait le tri ? Sur quels critères ? Qui a décidé ? Qu’y avait-il sur les enregistrements que l’on ne connaît pas ? Que sont-ils devenus ? N’y a-t-il pas eu montage ? Etc. Car s’il est tentant de régler son compte à un ministre un rien arrogant, il ne s’agit pas d’une chasse à l’homme. Il faut rester neutre, impartial.
Pas facile dans le climat actuel.
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Il y a comme un parfum nauséabond autour de l’héritage de l’Oréal. Les milliards de Bettencourt, c’est un peu la caverne d’Ali Baba, il ne reste plus qu’à identifier les quarante voleurs.
Ce que je sais, c’est qu’il faut un certain courage pour sacrifier sa carrière à l’autel de ses idées.
Ce recours à l’anonymat résulte du souci de rassurer les témoins. S’il s’agit le plus souvent d’une initiative des enquêteurs, ce ne sont pas eux qui décident, mais les magistrats. En l’occurrence, le juge des libertés et de la détention, à la requête du procureur de la République ou du juge d’instruction. Et dans une affaire qui touche à la paix publique, on imagine qu’il a dû sérieusement potasser le dossier avant de prendre sa décision…
des poux dans la tête, elle aussi, elle pourrait bien les faire, ses valises.