LE BLOG DE GEORGES MORÉAS

Auteur/autrice : G.Moréas (Page 62 of 82)

Angle de tir

Le procès Colonna a donné lieu à des interprétations variées sur la taille de l’assassin du préfet Érignac. Combat d’experts. Est-il possible de déterminer la taille d’un tireur en fonction de l’angle de tir ? Rien n’est moins sûr.

pistolet-mas-sous-licence-beretta_pmgblog.1236157495.jpgUn expert en balistique qui avait soutenu que le meurtrier devait être pour le moins d’une taille égale à celle du préfet (1.83 mètre) s’est finalement retiré du débat. À sa place, on a eu un pseudo expert qui a affirmé que le tireur devait mesurer au moins 1.85 mètre, en se référant à des tirs de comparaison effectués sur des boîtes de lait concentré avec une arme de collection datant du XIX° siècle. Il s’est fait ridiculiser (ici).

Le médecin légiste avait commis la même erreur, en 2007, avant de revenir sur ses propos en disant que cela ne relevait pas de son métier. Parole d’or.
Il est en effet plus convaincant dans ce cas : Claude Érignac a été tué d’une balle qui a pénétré le crâne derrière l’oreille gauche à une hauteur de 1.70 mètre. Elle est ressortie par le front à une hauteur de 1.68 mètre. Les deux balles qui ont suivi ont été tirées alors qu’il était à terre – et déjà mort (ici).

Alors, j’ai cherché à savoir si l’on pouvait déterminer la taille d’un tireur en fonction d’une trajectoire quasi horizontale. La réponse est non.

Dans son ouvrage ABC de la police scientifique, Jean Gayet nous dit :
« Sur les distances relativement courtes, on peut estimer que la trajectoire d’un projectile est rectiligne… Tous les points particuliers de son parcours se situent sur une même droite :
– le départ de la bouche du canon de l’arme ;
– l’entrée dans le corps de la victime et la sortie ;
– éventuellement l’impact contre un objet ou un obstacle ».

Il conclut en affirmant que si l’on possède deux points, on peut reconstituer le troisième – à condition que le tir ne soit pas horizontal.
«  Mais il n’en est pas de même si la trajectoire est oblique. En effet, compte tenu des attitudes que pouvait avoir chaque antagoniste, on connaît les hauteurs maximum et minimum où l’arme était tenue… ». Du moins « si le médecin légiste a pris soin de mesurer la distance des blessures par rapport aux talons… ».
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On peut donc en conclure que vouloir déterminer la taille du tueur de préfet Érignac relève de la mystification ou de l’amateurisme.

On peut d’ailleurs noter en passant que la théorie d’un meurtrier de la taille ou plus grand que le préfet, en raison d’une trajectoire quasi horizontale, voire légèrement descendante s’inverse complètement si l’arme est tenue crosse horizontale. Ce qui serait une prise en main logique pour une arme de la taille du pistolet utilisé (photo) – si le tireur est plus petit que sa victime.

Mais il s’agit d’une hypothèse qui n’a pas été envisagée.

Colonna : P-V de chique et turlututu

Des policiers qui mentent ou qui se font porter pâles, des suspects dans la nature, des indics fantomatiques, un accusé qui porte plainte contre le président de la République, des avocats qui insultent un président de Cour d’assises : le procès Colonna se poursuit normalement.

shadok-escalier_castaliefr.1235921493.jpgVoici un petit pensum des bizarreries que l’on a pu découvrir au fil des jours :

Un expert désigné par la défense a voulu démontrer que l’assassin du préfet Érignac était nettement plus grand que Colonna. Il a fait un bide.
De plus, les deux témoins oculaires ont définitivement démoli ses déclarations. Marie-Ange C. se souvient d’un homme qui tirait par terre. Lorsqu’il s’est redressé, elle a croisé son regard. Quant à Joseph C., il a vu Claude Érignac courbé en avant tandis qu’un individu tirait sur lui, par derrière.
Aucun des deux n’a reconnu Yvan Colonna.

Antoine Albertini nous apprend, dans Le Monde du 26 février 2009, que deux informations judiciaires avaient été ouvertes simultanément par le parquet antiterroriste. Deux enquêtes parallèles visant les mêmes faits, dont l’une aurait été baptisée « enquête poubelle ». On nous dit que ce n’est pas illégal… Je demande à voir. Dans une enquête criminelle, ouvrir un dossier de « défaisance », un peu comme on le fait aujourd’hui dans une banque pour séparer les actifs pourris de ceux qui semblent sains… C’est pour le moins surprenant.

Là-dessus, un commissaire de police, Didier Vinolas, soulage sa conscience, persuadé qu’il détient le nœud de l’affaire. Et il chuchote le nom de son indic, Michel Poirson, en fait l’un de ses collègues des RG (c’est la première fois à ma connaissance qu’un flic a pour indic un autre flic), lequel lui aurait fourni les noms de deux mystérieux personnages qui auraient participé à l’assassinat du préfet. Ceux-ci ne sont pas des inconnus. Ils ont apparu, dit-on, dans l’enquête sans être autrement inquiétés. Auraient-ils un quelconque rapport avec ces informateurs qui auraient peut-être encaissé la somme rondelette de 300.000€ ? Euh ! Je m’y perds un peu… Là-dessus, Poirson dément les allégations de Vinolas. Turlututu ! C’est le nom qu’on donnait jadis dans un service très secret situé boulevard Saint-Germain, aux opérations complètement bidons dont les militaires sont friands.
Enfin, scrogneugneu ! y a quand même un tonton qui a balancé un tuyau aux gendarmes, lesquels ont répercuté sur le préfet Bonnet. Lequel a fait suivre au procureur et à Roger Marion, le chef de la DNAT. Celui-ci n’y a pas cru. Pourtant, c’était le bon. Vous suivez, vous ?

Après l’arrestation de Bonnet (ici), pour autre cause, Marion finit par se bouger. Une grande rafle parmi les suspects. À l’arrivée, il en manque trois, dont Yvan Colonna. Mais il ne s’est pas mis en cavale, nous affirme son comité de soutien. Il n’était pas au courant. Il gardait ses chèvres. Ce n’est que plusieurs jours plus tard, en ouvrant le journal, qu’il aurait appris qu’il était le principal suspect. Pourquoi parfois j’ai l’impression d’être aussi bête !

On accuse maintenant, le commandant de police Georges tast-qi_moikikicenterblog.1235921639.jpgLebbos d’avoir obtenu des aveux par des moyens… intellectuellement malhonnêtes. Il est certain qu’une garde à vue, ça se rapproche plus du poker menteur que de la belote. D’un côté, il y a ceux qui veulent obtenir des renseignements, voire des aveux ; et de l’autre, ceux qui n’ont pas envie de partir en galère. Alors, il y a trois méthodes. Celle de la guerre d’Algérie, celle de l’ENA, et la bonne : on baratine pour tenter de convaincre les suspects qu’il est de leur intérêt de se confesser. C’est pas beau-beau, mais chez les flics, il n’y a que les gens de la police technique qui mettent des gants blancs. L’un des procédés consiste à établir un P-V de chique : on enferme un suspect dans ses mensonges. Ensuite, on lui met sous le nez les déclarations (bidonnées ou pas) de l’un de ses complices. Ça marche des fois. Rarement chez les voyous. Mais là, on n’est pas dans le « milieu ».

Yvan Colonna a été condamné une première fois. Aujourd’hui, il a pu faire appel grâce à la loi sur les libertés individuelles qui date de l’an 2000, c’est-à-dire après les faits qui lui sont reprochés. Il bénéficie ainsi « rétroactivement » d’une loi qui n’existait pas en 1998. Mais c’est normal, puisqu’elle lui est favorable. Principe de droit.

Il a plus de chance que Maurice Agnelet qui, lui, avait été déclaré innocent du meurtre de sa maîtresse Agnès Le Roux (ici). Après l’appel interjeté par le procureur général, il a écopé de 20 ans. On s’est alors assis sur le fait qu’on utilisait rétroactivement une loi qui allait à l’encontre des intérêts d’un suspect. Peu de réactions dans le monde judiciaire.

Contre Maurice Agnelet, n’y avait pas de preuve (même pas de cadavre), juste un faisceau de présomption et… sa sale gueule. Je n’ai pas souvenir qu’il y ait eu en sa faveur le moindre comité de soutien. Il est entré libre et il est sorti entre deux gendarmes.

Contre Yvan Colonna, il semble qu’il n’y ait pas de preuves matérielles, mais un faisceau de présomptions et… sa bonne gueule de berger corse. Il bénéficie de nombreux soutiens et d’un courant de sympathie. Certains allant même jusqu’à comparer son procès à l’affaire Dreyfus. Il est entré entre deux gendarmes, va-t-il sortir libre ?

rires-et-pleures.1235922031.gifDans cet embrouillamini, on ne sait plus si on doit rire ou pleurer. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas un jeu : un homme de 60 ans a été lâchement assassiné. Un autre homme a été condamné pour cet acte. Il a fait appel. Il est rejugé.

En attendant le verdict, Yvan Colonna est-il présumé coupable ou présumé innocent ?

Des policiers condamnés pour non-arrestation

Pour ne pas avoir interpellé un homme en état d’ivresse, trois policiers ont été jugés coupables du délit de « délaissement ».

interdiction-de-boire_debactu.1235720557.gifL’affaire remonte à plus de deux ans. Dans la nuit du 22 au 23 novembre 2006, des gardiens de la paix en patrouille, à Nantes, sont informés qu’une personne s’est fait voler son portefeuille. Ils repèrent un individu dont le comportement semble « suspect ». Ils le font monter dans le fourgon pour un contrôle d’identité, puis ils le relâchent au bout de quelques minutes.

L’homme s’appelle Taoufik El-Amri. C’est un ouvrier tunisien de 33 ans. Son corps sera retrouvé 20 jours plus tard dans le canal Saint-Félix. Il avait 3,74 grammes d’alcool dans le sang.

Hier, devant le tribunal correctionnel de Nantes, ils ont écopé de 4 mois de prison avec sursis, pour « faux témoignage » (dans un premier temps, ils ont menti aux enquêteurs) et pour avoir laissé sur la voie publique un homme manifestement en état d’ivresse.

Le délit de délaissement consiste à « abandonner » une personne qui se trouve en état de vulnérabilité en raison de son âge, de son état physique ou psychique. Prévu par l’article 223-3 du Code pénal, il est passible d’un emprisonnement de 5 ans et 75.000 euros d’amende. Mais si le délaissement a entraîné la mort, la peine encourue est de 20 ans de réclusion criminelle.

Les syndicats ne cachent pas leur colère. « C’est inacceptable », dit Thierry Spitz, du syndicat de police Alliance. « Le tribunal n’a pas pris en compte l’ampleur des conséquences… ». « Si une infraction est retenue dans un cas comme celui-là, ajoute Me Annie Hupé, ce sont tous les policiers, gendarmes et même les pompiers qui pourront être touchés par cette décision. Le tribunal correctionnel met une pression énorme sur les épaules des policiers ».

Il faut bien admettre que l’on se trouve ici dans le flou de l’action policière. À la frontière entre la police administrative et la police judiciaire. Ainsi, par exemple, en septembre de l’année dernière, une femme d’une quarantaine d’années est interpellée à Paris, dans le XVIII° arrondissement. Elle déambule en sous-vêtements et tient des propos incohérents. Elle est conduite à l’hôpital Bichat où un médecin signe un bulletin de non-admission. Elle est alors placée en cellule de dégrisement. Deux heures plus tard, elle était morte. On apprendra par la suite qu’elle avait déjà fait l’objet d’un suivi psychiatrique.

La question est la suivante, les policiers sont-ils formés pour prendre en charge des personnes dont l’état relève de la psychiatrie ?

Ce n’est pas un problème nouveau. Je me souviens de cette histoire qui remonte à 30 ans. L’hôpital de Versailles appelle Police-secours : un homme d’une trentaine d’années a baissé son pantalon et se livre à des violences sexuelles sur sa mère, hospitalisée. Les policiers embarquent le bonhomme, car ils pensent avoir à faire à un ivrogne. Il les suit docilement. Mais une fois au poste, il refuse d’intégrer la cellule de dégrisement. Il assomme deux gardiens et menace le troisième à l’aide d’une chaise qu’il brandit au-dessus de lui. Le brigadier M. est tout près de la retraite. Il n’est pas de taille devant ce colosse. Il saisit une arme et il le tue.

Cet homme était un malade mental. Il était en milieu hospitalier. Devait-il être traité par ivresse_polbrunoirisnetbe.1235720717.jpgdes médecins ou par des flics ? Comment déterminer si le comportement délirant d’une personne est le fait de la maladie ou de l’alcool ?

Si l’affaire de Nantes fait jurisprudence, on ne voit pas très bien comment les policiers vont réagir. Devront-ils arrêter toute personne qui aura un comportement bizarre ou qui aura bu un verre de trop ?

À la tienne !    

La réforme pénale passe-t-elle par l’affaire Dray ?

Julien Dray a été jugé coupable par l’opinion publique à la suite d’un procès médiatique où les rôles de l’accusation et de la défense ont été tenus par des journalistes. Pour nombre de juristes, cette affaire stigmatise le nœud de la réforme de la procédure pénale voulue par le président de la République : la disparition du juge d’instruction.

puzzle_justice_droitenfants.1235553409.gifQu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’un combat d’initiés. Cette réforme nous concerne tous – et je crois qu’elle est nécessaire. Toutefois, si l’on n’y prend garde, elle pourrait marquer une rupture dans l’équilibre entre la sécurité que doit l’État à chacun d’entre nous et la garantie de nos libertés individuelles.

Le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin, est un chaud partisan (on s’en serait douté) de cette réforme. Depuis plus de 4 ans qu’il est aux manettes, au parquet de Paris, le nombre d’affaires qui ont fait l’objet d’une information judiciaire a diminué comme peau de chagrin, notamment dans le domaine financier (sa spécialité). Les juges d’instruction ne pointent pas encore au chômage, mais certains se posent des questions pour la suite de leur carrière…

Il y a quelques jours, dans une interview réalisée pour Mediapart, Fabrice Lhomme demandait à M. Marin s’il ne regrettait pas d’avoir choisi la procédure de l’enquête préliminaire dans l’affaire Julien Dray. On n’imaginait pas qu’il allait dire si. « L’enquête préliminaire […] permet d’explorer ce qui semble devoir l’être afin d’avoir, dans des délais raisonnables, une proposition de suite à donner à cette affaire : classement, poursuite par voie de citation directe ou alternative aux poursuites. »

Après une affaire qui a déglingué un homme, que le procureur envisage sérieusement qu’il pourrait à sa seule initiative classer le dossier Dray comme si de rien n’était, cela paraît un rien surréaliste.
Mais comme disait Dali : « La différence entre les surréalistes et moi, c’est que je suis surréaliste ! »

Ensuite, toujours dans Mediapart, les responsables des deux principaux syndicats de magistrats ont répondu aux questions d’Erich Inciyan.

« En cas de réquisitoire contre une personne dénommée (ouverture d’une information judiciaire), nous dit Christophe Régnard (USM), Julien Dray en l’occurrence, ses avocats auraient pu demander aussitôt à être entendus par le juge d’instruction. Notamment sous le régime du témoin assisté, qui est de plus en plus utilisé dans ce genre d’affaires. Ses avocats auraient accédé au dossier et fait valoir leurs arguments de défense. Comme cette voie n’a pas été choisie par le parquet, on se retrouve dans une situation invraisemblable où Julien Dray en est amené à demander un jury d’honneur. Où est la présomption d’innocence ? »

Il s’agit d’ « une violation flagrante des droits à la défense, affirme Emmanuelle Perreux (SM). Julien Dray n’a pas accès au dossier judiciaire, alors même que les pièces à charge ont été mises sur la place publique. Il est dans l’incapacité totale de se défendre, tandis que l’enquête de Tracfin (le service spécialisé du ministère des finances) le visant est sortie dans la presse… On est dans un déséquilibre… »

Jean-Claude Marin est favorable à un système dans lequel le parquet serait responsable des investigations et à la disparition du juge d’instruction. Mais en contrepartie, l’avocat de la défense pourrait intervenir plus rapidement, voire dès le début de la garde à vue. Mais pour lui, si je comprends bien ses propos, l’indépendance des procureurs n’a pas besoin d’être… institutionnelle. C’est juste une question de personnalité.

La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme garantit un État de droit et pose le principe d’une « impartialité objective ». On ne peut donc se satisfaire d’une impartialité dû à la personnalité plus ou moins forte d’un magistrat.

C’est grosso modo ce qu’affirment les deux responsables syndicaux. Ils sont, on l’a deviné, contre la suppression du juge d’instruction. Mais si cela devait se faire, ils demandent l’indépendance du parquet. Ce qui pour eux n’est pas le cas aujourd’hui. Ils rappellent d’ailleurs que Mme Dati s’est autoproclamée « chef des procureurs ».

« Elle assure, nous dit Christophe Régnard, que les magistrats sont là pour dire la justice au nom de la légitimité du président de la République nouvellement élu. Or, les procureurs sont des procureurs de la République, et non du président de la République. La différence est celle qui distingue la démocratie de la dictature… »

« Nicolas Sarkozy (…), renchérit Emmanuelle Perreux, a inclus la justice dans une « chaîne pénale ». Comme si la justice et la police travaillaient dans le même sens, en gommant totalement le fait que, en démocratie, les juges sont les gardiens des libertés individuelles. Monsieur Sarkozy a cette vision très policière de l’action judiciaire… »

table-ronde_citoyendelaterre.1235553542.pngUne commission de réflexion sur la réforme de la procédure pénale a été installée en octobre 2008. Elle est menée par un ancien avocat général à la Cour de justice des communautés européennes, M. Philippe Léger.  Ces jours-ci, sur l’initiative de deux professeurs de droit, Bernard de Lamy et Valérie Malabat (Le Monde du 20 février 2008), une quarantaine de juristes ont mis sur pied une commission non officielle pour réfléchir à une « réforme d’ensemble du droit répressif ».

La procédure pénale n’est ni de droite ni de gauche. Et si on la réforme, c’est pour des années, des dizaines d’années. Ne serait-il pas « intelligent » de réunir autour d’une même table, et pour en discuter sereinement,  des professionnels de tous les horizons : magistrats, avocats, policiers, gendarmes, enseignants…, et pourquoi pas des représentants de la société civile ?

Alors, à quand les états généraux de la réforme pénale ?

Le mystère AZF

Quelques heures après l’explosion, face aux décombres de son usine, devant une poignée d’employés indemnes, mais traumatisés, le directeur d’AZF déclare : « Ce nitrate n’a pas pu exploser spontanément. Sauf si on l’a amorcé, sauf si on l’a voulu ». Trois jours plus tard, le procureur de la République affirme : « À 99%, c’est un accident industriel ».

azf-toulouse7-copie-2.1235299972.JPGCes deux déclarations résument l’enquête.

L’explosion de l’usine AZF de Toulouse est la catastrophe la plus grave en France depuis la dernière guerre mondiale : 30 morts, 20.800 blessés, 85.000 sinistrés et des décombres, des décombres à perte de vue.

À 10 heures 17, ce 21 septembre 2001, une première explosion, puis une deuxième, plus importante, terrible. Des immeubles s’effondrent, des vitres volent en éclats, sur l’autoroute les voitures s’envolent… C’est la panique.

On expliquera ensuite qu’il n’y a eu qu’une seule explosion perçue en deux temps : l’onde sismique et l’onde aérienne. Ce que contestent certains experts. C’est un détail capital, car s’il y a eu deux explosions, l’hypothèse d’un explosif utilisé comme détonateur ne peut pas être écartée.

Nous sommes dix jours après les attentats contre les deux tours du World Trade Center, et il est difficile de ne pas penser à un acte terroriste. La piste islamiste est privilégiée, surtout lorsque les enquêteurs découvrent que l’une des victimes, un Français d’origine tunisienne, portait plusieurs sous-vêtements, enfilés l’un sur l’autre. Un rituel, paraît-il, des kamikazes islamiques : pour protéger son sexe avant de rejoindre Dieu…

Le jour de l’explosion, sur l’autoroute A62, les gendarmes interceptent un véhicule dont la lunette arrière est brisée. Les passagers arrivent de Toulouse : ils sont membres du mouvement islamique Tabligh, que certains assimilent à une secte.

De nombreux témoins signalent plusieurs passages d’hélicoptères quelques minutes avant l’explosion. L’un apparaît même sur un enregistrement effectué par France 3, quinze secondes après. On n’a jamais retrouvé les plans de vol de ces hélicoptères. Les pilotes ne se sont jamais manifestés. S’agit-il d’engins militaires ? (Certaines revues spécialisées ont envisagé la possibilité d’un accident dans la zone « militaire » de la Société nationale des poudres et explosifs (SNPE) qui aurait pu avoir des répercussions sur le site AZF.)

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D’autres éléments viennent peu à peu renforcer l’hypothèse d’un attentat. Et contrairement à ce qu’on a dit, il y a eu plusieurs revendications.  Mais aucune n’a été prise au sérieux, car dans sa tanière, Ben Laden se tait. La piste de l’attentat est finalement abandonnée.

Pourtant, trois semaines plus tard, dans les gravats, à proximité du cratère de l’explosion (65 mètres de long), un CRS découvre un « exploseur  à condensateur » (la décharge d’un condensateur provoque la mise à feu). Mais ce n’est plus d’actualité. Les enquêteurs pensent que l’engin a été déposé après coup, pour détourner leur attention ou les mettre sur une fausse piste.

L’enquête s’oriente désormais vers l’accident. Et trois scénarios sont envisagés, avec des expertises souvent contradictoires :

– L’arc électrique : Un court-circuit dans le transformateur de la SNPE, située à proximité du site AZF, aurait « injecté » dans le sol une décharge d’une intensité de plusieurs milliers d’ampères, ce qui aurait provoqué l’explosion du nitrate emmagasiné dans le hangar 221.

– La théorie du gaz : Lors d’une opération d’entretien sur la zone de la SNPE, un gaz explosif se serait répandu dans les sous-sols et dans les égouts et se serait accumulé en formant des poches. Ensuite, à la suite d’une prémière explosion, il y aurait eu un effet domino jusqu’à l’usine AZF.

– L’accident chimique : On aurait mélangé incidemment un dérivé chloré à du nitrate d’ammonium et ce mélange aurait été déversé sur un tas de nitrate à l’entrée du hangar 221. Il aurait alors initié une détonation qui aurait fait exploser un deuxième tas de nitrate, plus important, entreposé dans le hangar principal.

Après plus de cinq ans d’une enquête dirigée par le juge Thierry Perriquet (celui de l’affaire Alègre), et un dossier de plus de 50.000 pages, on n’en sait pas plus.

Le procès qui démarre ce lundi 23 février est unique en son genre. C’est le plus grand procès correctionnel jamais tenu en France. Au banc des accusés, Serge Biechlin, le directeur de l’usine AZF, et la société Grande Paroisse, une filiale du groupe Total. Il sera présidé par Thomas Le Monnyer – et probablement filmé.

Va-t-on connaître la vérité ?

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La revue du Net :

– Les événements de l’année 2001 dans La petite histoire de la PJ, sur ce blog (ici)

– Un bon résumé avec des commentaires intéressants sur le blog de Sylvain Rakotoarison (ici)

– La théorie de l’attentat par Anne-Marie Casteret sur l’Express (ici )

– La théorie du gaz dans Valeurs actuelles (ici )

– Le récit d’un Toulousain dans La Dépêche (ici)

– La brochure de la société La Grande Paroisse au format pdf (ici)

– Deux journalistes, Frank Hériot et Jean-ChristianTirat, ont écrit un livre L’enquête assassinée, chez Plon. Je ne l’ai pas lu, mais il faut jeter un coup d’oeil sur leur blog (ici) : des éléments troublants et deux vidéos de France 3 et M 6.

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PS.  J’ai retiré la photo de l’exploseur siglée « Spéléo Secours français ». Elle était juste destinée à donner une idée de l’objet. Dans le contexte, cela pouvait être mal interprété. Avec mes excuses à la Fédération Française de Spéléologie et aux bénévoles qui constituent le Spéléo Secours Français.

Colonna : les méandres de l’enquête

Une arme qui mène les enquêteurs sur une fausse piste, des informations qui ne sont pas exploitées, des nationalistes corses qui se tirent la bourre, tout ça sur fond de guerre des polices et de pressions politiques. Comment s’y retrouver ?

erignac_reconstitution_ladepeche.1235130502.jpgVers 21 heures, le 6 février 1998, le préfet de Corse Claude Erignac est assassiné en pleine rue. Trois balles dans la nuque, à bout portant. Une véritable exécution. Les assassins abandonnent l’arme du crime sur place, un Beretta 9mm (ici).

À l’exception de quelques vagues témoignages, au début de l’enquête, cette arme est la seule piste. Elle a été dérobée à un gendarme six mois plus tôt.

Trois jours après cet assassinat, un mystérieux groupe dit des « anonymes » le revendique dans un verbiage de trois pages qui se termine par : « L’arme utilisée pour l’action contre le préfet Erignac provient de la gendarmerie de Pietrosella (MAS sous licence Beretta A 00199) ».

Les enquêteurs de la DNAT (division nationale antiterroriste) n’ont pas attendu cette revendication pour s’engouffrer dans la piste qui leur était ainsi offerte. Ce qu’ils appellent « la piste agricole ». Le 9 février, ils arrêtent Marcel Lorenzini, un militant actif de la mouvance nationaliste qui est soupçonné de longue date d’avoir participé à l’attentat contre la gendarmerie de Pietrosella. Un coupable désigné.

Les policiers sont alors persuadés d’avoir quasiment bouclé leur enquête. Et plus d’un an plus tard, ils arrêteront un autre agriculteur et militant nationaliste, Mathieu Filidori, soupçonné d’être l’un des complices de Lorenzini. Tous deux seront relâchés par la suite, lorsqu’on connaîtra le nom des véritables suspects.

Bizarrement, l’élément charnière de cette enquête est ailleurs. Il s’agit de l’affaire dite des paillotes. En effet, à la suite de la mise en examen du préfet Bernard Bonnet (le remplaçant de Claude Erignac), il semble que certaines personnes aient redouté les déclarations qu’il pourrait faire à la presse – pour se venger. Car Bonnet est persuadé d’avoir été victime d’un complot. Son avocat, Me Vergès, parlera même d’une « opération barbouzade ». Un préfet qui gêne alors que le gouvernement Jospin « s’apprête à négocier avec les clandestins ».bouc-emissaire_ougen__umourcom.1235130220.jpg
Bonnet pourrait notamment parler des trois rapports (novembre et décembre 1998, février 1999) qu’il a fait parvenir au procureur et dans lesquels, il indique le nom de l’un des assassins présumé de son prédécesseur : Alain Ferrandi. Renseignement dont personne n’a jamais tenu compte.

Du coup, après de longues surveillances, les 21 et 22 mai 1999, les hommes de la DNAT, dirigés par le commissaire Roger Marion, arrêtent Ferrandi et huit personnes de son entourage. Les chefs n’y croient pas trop, mais les policiers de base sentent tout de suite que cette fois, ils ont fait mouche. Les suspects sont habilement cuisinés et au bout de 24 heures, dans la nuit du 22 au 23, devant le commandant de police Georges Lebbos, l’un d’eux craque. Et dans la foulée, il balance le nom de deux autres complices et de Colonna, qu’il désigne comme celui qui tenait l’arme.

Ici, se produit un petit cafouillage lourd de conséquences. Au lieu de foncer sur place, les policiers attendent le petit matin. Manque d’effectifs ? Fatigue ? Défaut de commandement ? Résultat, sur les trois hommes désignés, deux sont arrêtés et Yvan Colonna se fait la belle.

Par la suite, deux autres individus mentionnés dans les notes du préfet Bonnet sont également arrêtés. Mais une arrestation bien tardive. À tel point que « pour récupérer le coup », certains P-V sont antidatés.  Des irrégularités qui seront découvertes plus tard.

Au cours de l’année 2000, un bruit circule : dans le cadre du projet de Lionel Jospin de modifier le statut de la Corse, une loi d’amnistie pourrait s’appliquer aux assassins du préfet Erignac. Sa veuve est scandalisée. Dans une lettre ouverte, elle dit : « Ce serait tuer une deuxième fois mon mari ». Quant au ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, il démissionne.

Le 2 août 2001, l’enquête est close. Colonna est toujours en cavale.

La Cour d’assises « spéciale » de Paris se réunit le 2 juin 2003. Le procès dure plus d’un mois. Le 11 juillet 2003, le verdict tombe : des peines allant de 15 ans à perpète contre les huit accusés.

Pendant ce temps-là, le 4 juillet 2003, Yvan Colonna est arrêté dans une bergerie, près de Propriano, où il avait trouvé refuge. Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, annonce « l’arrestation de l’assassin du préfet Erignac ». Mais devant le juge d’instruction, Colonna se dit innocent.

Le 23 février 2006, en appel, Andriuzzi et Castella, sont acquittés (condamnés par ailleurs pour des attentats à l’explosif) en raison de la découverte de procès-verbaux « maquillés », les irrégularités dont il est fait mention plus haut.

Le procès d’Yvan Colonna s’ouvre le 12 novembre 2007. L’avocat général demande une peine de réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 22 ans et la défense plaide l’acquittement. Colonna est finalement condamné à la perpétuité, sans peine de sûreté.

Son procès en appel vient d’être suspendu à la suite des déclarations d’un commissaire de police (ici) qui a des choses à dire mais qui ne veut les dire que dans le secret du cabinet d’un juge d’instruction. Mais à l’époque il avait tout raconté à un procureur, affirme-t-il.  Ledit procureur, interrogé à son tour, déclare ne pas vouloir trahir un secret qui n’est pas le sien.esquimau_roudoudouet-petitebouclee.1235130311.jpg

On croit rêver ! Un procureur et un policier qui refusent de témoigner devant une Cour d’assises. Un président qui se laisse insulter par des avocats sans réagir et un accusé qui vitupère contre le chef de l’État…

Chers amis, c’est l’entracte. On peut aller faire pipi ou sucer son esquimau. Le spectacle va bientôt reprendre.

Prison de Moulins : on peut s’en évader autrement

« Un bateau toutes voiles déployées trône au milieu des miradors. Son mât touche presque les filets anti-hélicoptères de la prison centrale de Moulins-Yzeure (…) Autour, une dizaine de détenus s’affairent… » Ils construisent un bateau. Un voilier de 7,30 mètres. C’est un vieux loup de mer, Marcel Oliver, qui tous les quinze jours vient leur donner des conseils, et des cours de « boscotage ».

leguen-et-blond-a-la-rame_radio-canada.1234877848.jpgEn 1992, l’établissement pénitentiaire est secoué par des émeutes extrêmement graves : pas moins de 3 ans seront nécessaires pour remettre les locaux en état. Avec un esprit nouveau semble-t-il. Au point d’autoriser la création d’une association culturelle – et la construction d’un voilier dans la cour principale. Avec un résultat positif, avait alors estimé Gabi, l’un des détenus : « Elle (l’association) a permis de calmer les tensions et de nous donner des occupations. En dehors des cours de navigation, nous avons des cours d’arabe, d’espagnol, de musique, etc. Nous avons également créé un journal, La Presse de Moulins, qui en est à son troisième numéro. La culture, c’est important dans l’équilibre des individus. Sinon, on vivrait comme des fauves en cage. »le-generaliste.1234878043.jpg

C’était en 1997. Aujourd’hui, cela serait-il encore possible ? À l’époque, 125 détenus, tous condamnés à de lourdes peines, étaient encadrés par 170 surveillants. Combien sont-ils aujourd’hui ? Je n’ai pas la réponse, mais si l’on en croit les syndicats de l’administration pénitentiaire, le pourcentage s’est inversé. Et les conditions de détention et d’hygiène sont déplorables. À tel point que depuis quelques jours, six surveillants sont en arrêt-maladie :  tuberculose.

Il y a eu d’autres émeutes, d’autres mutineries par la suite, dans cette prison considérée comme l’une des plus sécuritaire de France, et je ne sais pas ce qu’est devenu le voilier. J’espère qu’il a pris la mer. Il était destiné à une association d’aide aux jeunes délinquants. En revanche, le-generaliste-copie.1234878155.jpgl’un des taulards, Pascal Blond, à sa libération (il a passé 14 années derrière les barreaux), est parvenu à satisfaire son rêve : il a traversé l’Atlantique à la rame, avec Joseph Le Guen. Sur un autre bateau, L’Atlantik challenge, construit en deux mois par les prisonniers de Moulins.

C’est simple, explique Marcel Oliver : «  Soit ils arrivent à se réinsérer ; soit, ce qui est plus facile, ils entrent dans une banque avec un flingue ».

Aux infos, tout à l’heure, sur une télé, j’ai vu et écouté des gens très intelligents et très propres sur eux qui parlaient des prisons et des détenus.

Et cela m’a donné les boules. Et l’envie de raconter cette histoire. Pour ne rien dire.
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Avec des extraits d’un reportage paru dans le magazine médical Le généraliste, sous la plume de Valérie Morgain, et des photos de Jean-Michel Sicot.

Colonna : les états d'âme d'un commissaire

claude-erignac_lepelerin.1234690166.jpgLe commissaire Vinolas n’est pas ce qu’on appelle un flic de terrain. Au début de sa carrière, après deux années à la direction de la PJ où il s’occupe des vols de voitures, il est nommé « chargé de mission » au cabinet du directeur général de la police nationale, peu après l’arrivée de Pierre Joxe à la place Beauvau. À l’époque, il pouvait d’ailleurs côtoyer le père d’Yvan Colonna, le député socialiste des Alpes-Maritimes, Jean-Hugues Colonna, qui avait un bureau voisin au sien. Plus tard, en 1991, le député deviendra le conseiller technique de Philippe Marchand, le nouveau ministre de l’Intérieur,.

En 1998, Didier Vinolas est secrétaire général adjoint de la région Corse. C’est lui qui vient chercher Dominique Erignac, au théâtre, où elle attend son époux. « Il est arrivé un accident grave à votre mari », lui souffle-t-il à l’oreille.

Une demi-heure auparavant, Claude Erignac a été tué de trois balles dans la nuque.

Ce préliminaire pour situer l’homme par qui le scandale arrive. S’il est sans doute au fait des subtilités de la haute administration et de la politique, je ne suis pas sûr, malgré son titre, qu’il connaisse parfaitement les rouages d’une enquête policière.

L’enquête avait été bien menée jusqu’à la zizanie qui peu à peu s’est installée entre les services de police – et surtout entre les hommes. Trop de pression politique. On se souvient des déclarations du préfet Bernard Bonnet (celui des paillotes) qui soutenait avoir transmis au procureur de précieux renseignements fournis par un informateur proche de la mouvance nationaliste… Renseignements négligés par Roger Marion, alors responsable de la division antiterroriste, et que le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière a omis de communiquer à ses collègues chargés de l’information judiciaire sur l’assassinat du préfet Erignac.

Or, que déclare Didier Vinolas ? En résumé, il sait depuis sept ans que deux hommes X et Y sont impliqués dans le meurtre du préfet Erignac, et ces deux hommes n’ont jamais été arrêtés. Il dit que les plus hautes autorités de la justice et de la police étaient au courant et que personne n’en a tenu compte. Et là-dessus, il refuse d’en dire plus. Il refuse de donner les noms de ces deux assassins ou pour le moins complices d’un assassinat, ainsi que le nom de son informateur.

Là, je dois dire que je ne le comprends pas. Pendant des années, il a gardé ce secret pour lui. Il s’est même rendu coupable d’un parjure lors du premier procès d’assises d’Yvan Colonna, et aujourd’hui il lâche quelques bribes, pour soulager sa conscience. Et pour se dédouaner, il renvoie la balle sur Yves Bot, qu’il aurait informé en 2002, alors que celui-ci était procureur général de Paris, ainsi que sur le commissaire Christian Lambert, à l’époque patron du RAID. (Yves Bot est à présent avocat général à la Cour de justice des communautés européennes et Christian Lambert est préfet, directeur de cabinet du préfet de police de Paris.)

Vinolas aurait obtenu, en 2001, les confidences d’un commando-des-assassins-erignac_lefigaro.1234690286.jpgmystérieux indic. Ce dernier aurait monnayé des informations sur Yvan Colonna, alors en cavale, pour une somme de 300.000 €. Ses déclarations rejoignent les propos de Frédéric Charpier et Antoine Albertini (correspondant du Monde en Corse), dans leur livre Les dessous de l’affaire Colonna, aux éditions Presse de la Cité, paru en 2007. Je n’ai pas lu le livre, mais seulement un résumé: ces deux journalistes seraient les premiers à avoir parlé d’un informateur qui aurait indiqué la planque de Colonna contre une somme de 300.000 €…

Alors, ou Didier Vinolas se fait du cinéma ou il dit vrai. Dans ce dernier cas, si la justice a couvert ces deux hommes, je ne vois qu’une raison : ceux-ci ont passé un deal et ils ont balancé leurs complices.

Vu l’importance que prend aujourd’hui cette affaire, ils pourraient bien être à leur tour balancés.

Ils ont du mouron à se faire.

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A lire sur ce blog : La Cour d’assises spéciale (ici).

« Une seule balle, un seul tir »


vieux-port-bastia_flickr.1234471815.jpgC’est l’épitaphe prononcée par le procureur de Bastia, après l’assassinat de Pierre-Marie Santucci, l’un des vétérans de la Brise de Mer.

Vers la fin des années 70, une bande de copains prend l’habitude de se retrouver dans un bar du Vieux Port, quai de la Marine, à Bastia, à l’ombre de l’église Saint-Jean-Baptiste. Certains sont connus des services de police, d’autres non. Le plus jeune n’a guère plus de 20 ans et le plus âgé, une petite quarantaine. Ils veulent refaire le monde, les armes à la main, pas pour une révolution, mais pour de l’argent, du fric, de l’oseille, du grisbi, de l’artiche… Et peut-être aussi avec l’ambition de se faire un nom dans le milieu du banditisme.

Je pense que ce sont les flics qui les ont ainsi baptisés « l’équipe de la Brise de Mer », du nom de ce troquet qui était devenu leur QG. En fait, ils devront attendre des années avant d’avoir « l’honneur » d’être inscrits au « fichier spécial de la répression du banditisme », le  Who’s who de la criminalité.

Le plus vieux de la bande, c’est Castelli, dont la première fiche, en 1987, se résume ainsi :


– CASTELLI Antoine
né le 27.07.1939 à Bastia
Nouvel inscrit au F.S.R.B., il apparaît comme le responsable de l’équipe dite de  » La brise de Mer « .

Il circule à bord d’un véhicule Mercedes 190 E, immatriculé 604 EF 2B. Il est actuellement employé par la société Europcar de Bastia, etc.

Et derrière lui, toute une tripotée de noms, dont certains depuis ont fait couler beaucoup d’encre, et d’autres beaucoup de sang.

Voici le casting, non pas par ordre d’apparition mais par ordre alphabétique : Campana, Casanova, Castelli, Flori, les Guazelli (3), Mariani, Moracchni, les Patacchini (2), les Santucci (2-1=1)… Et tutti quanti.

Je crois qu’au début, on les a pris pour des charlots. Ils parlaient beaucoup, ils agissaient peu. Une fois, ils sont montés sur un braquage à deux ou trois, mais arrivés sur place, ils se sont aperçus qu’ils avaient oublié leurs calibres. Ça les a fait beaucoup rire. Leur premier grand coup répertorié, c’est un vol à main armée, en 1982, à Bastia, au préjudice d’une agence du Crédit Lyonnais. Bien loin du casse du siècle.

En 1987, à défaut de réussir à les accrocher sur des affaires sérieuses, la PJ a cherché à les « alcaponiser » en leur mettant les agents du fisc sur le dos. Ils se sont régalés, mais à ma connaissance, les redressements fiscaux qui ont suivi sont restés lettre morte.

Au fil des ans, convaincus de toujours pouvoir « passer au travers », ils ont pris de l’assurance et leurs rangs ont grossi, renforcés par de nouveaux membres, dont certains étaient de vieux chevaux de retour.

Le casse du siècle, ça sera pour 1990. Un hold-up dans une agence de l’Union des banques suisses. Butin : 31 millions de francs suisses. À la suite de l’arrestation de comparses, à Genève, en janvier 1991, une opération d’envergure est déclenchée en Haute-Corse par l’OCRB et le SRPJ d’Ajaccio.  Chou blanc. Tous les suspects ont quitté leur domicile. Décidément, elle est trop petite cette île.

Finalement, à l’issue d’une enquête de six ans, les enquêteurs ont retenu huit noms. Aucun n’a été condamné.
En Suisse, deux complices ont écopé d’une peine de 7 ans ½ de réclusion criminelle.
Quant au butin, il n’a jamais été retrouvé.

Cette affaire est la plus marquante. Il y en a eu des dizaines d’autres. Certaines ont été résolues, avec des condamnations souvent bien trop légères, non pas par mansuétude des juges, mais en raison de témoignages qui avec le temps bizarrement s’effilochaient.

Je n’ai pas fait le tableau synoptique des morts, qui touchent de près ou de loin cette « association de malfaiteurs ». Il y en a tellement qu’on s’y perd. Entre quinze et vingt. Une estimation à la louche. Lors de sa récente visite en Corse, Michèle Alliot-Marie a dit qu’on assiste à une « redistribution des cartes pour la conquête de territoires propices à des trafics en tout genre ».corse_petillon.1234472159.jpg

Eh ben !… Si elle a lu ça dans un rapport de police, ils ont drôlement changé leur vocabulaire dans la Grande maison…

Je me souviens d’un ancien qui disait, en parlant des règlements de comptes : « Laisse faire petit… On s’occupera du dernier ».

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Ce billet est écrit en partie à l’aide de souvenirs. Ce n’est donc pas dans le marbre. Pour ceux qui veulent aller plus loin, deux liens sur Investigateur ici et ici, qui me paraissent sérieux.

L'État condamné pour un meurtre commis par le tueur de l'Est parisien

La société est responsable d’un crime commis par un individu placé sous le régime de la semi-liberté. C’est ce que vient de décider le tribunal administratif en condamnant l’État à verser 210.000 euros à la famille de l’une des sept victimes de Guy Georges, le tueur en série de l’Est parisien.
bracelet_electronique_idh-toulon.1234253952.jpgLa semi-liberté constitue un aménagement dans la détention qui donne la possibilité à une personne condamnée de s’extraire du milieu carcéral. Par exemple pour exercer une activité professionnelle, recevoir une formation, des soins médicaux, etc.
La décision est prise par une autorité judiciaire, lorsque le condamné répond à certains critères (ici), et celui-ci doit regagner sa cellule une fois son activité terminée.

En 1991, Guy Georges est incarcéré à la prison de Caen où il purge une peine de dix ans de réclusion criminelle pour une tentative de meurtre sur Pascale N. (il a agressé la jeune femme dans sa voiture et il l’a poignardée). Placé sous le régime de la semi-liberté, un jour, il ne regagne pas la prison. Il rejoint la capitale. Dans la soirée du 24 au 25 janvier, dans la rue, il repère une jeune femme, Pascale Escarfail, âgée de 19 ans. Il la suit, pénètre chez elle et la viole. Comme elle se débat, il la frappe de trois coups de couteau à la gorge. Une blessure mortelle.

C’est pour ce crime que l’État vient d’être condamné. Le tribunal administratif estime que « la responsabilité de l’État peut être engagée, même sans faute, en raison du risque spécial créé, à l’égard des tiers, par des détenus bénéficiaires d’un régime de semi-liberté ». C’est ce que rapporte Le Figaro du 9 février 2009 (ici).

Une semaine plus tard, comme si de rien n’était, Guy Georges regagne la prison de Caen. Bizarrement, personne ne s’intéresse à son emploi du temps durant son absence. Il est libéré l’année suivante – et récidive 18 jours plus tard.

Il est cette fois condamné à cinq ans de prison dont trois avec sursis.

Guy Georges est libéré vers la fin de l’année 1993. Le 7 janvier 1994, dans un parking, il viole et tue Catherine R, âgée de 27 ans.

La première victime d’une nouvelle série de viols et de meurtres qui lui ont valu son surnom : le tueur de l’Est parisien. Vous pouvez trouver un court résumé sur ce blog (ici), dans La Petite histoire de la PJ.guy-georges_proces_bbc_news.1234254048.jpg

À la suite de cette affaire, en 1998, Élisabeth Guigou a fait voter une loi relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles. D’autres textes suivront, mais leur mise en application est parfois problématique. Ainsi, il aura fallu attendre 17 mois pour que soit publié le décret d’application concernant le placement sous surveillance électronique (bracelet), prévu par la loi de décembre 2005.

En condamnant l’État, le tribunal administratif sanctionne nettement l’autorité judiciaire. Si le Conseil d’État devait confirmer ce jugement (en cas d’appel), ce serait une remise en cause du système concernant l’application des peines. Un véritable chamboulement.

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