Le capitaine Paul Barril est le gendarme qui a fait le plus parler de lui ces cinquante dernières années, détrônant, de loin, les flics les plus médiatiques. Souvent pour tenter de le faire tomber de son piédestal, alors que le vent avait tourné, ses supérieurs ou les politiques qui ont fait appel à lui l’ont dénigré. Étonnamment, après son décès, survenu le 20 octobre 2026, les médias qui ont publié une nécro leur ont emboité le pas, sans plus de vérifications. Ainsi, le journal Le Monde, a consacré deux pages au rôle qu’il aurait joué dans la « Françafrique » de Mitterrand, notamment dans le génocide des Tutsis au Rwanda. Des allégations pas réellement sourcées, même si son rôle demeure ambigu.
Co-fondateur du GIGN avec Christian Prouteau en 1978, Paul Barril a marqué ce service comme aucun autre après lui.

Barril, descente en rappel : 120 mètres en dix secondes (Extrait de Missions très spéciales, 1984)
Il a quitté la gendarmerie en 1983, après un accident lors d’un entraînement funambulesque dont lui et son équipe étaient friands. C’était après l’affaire des Irlandais de Vincennes pour laquelle il avait été suspendu.
Qu’on le veuille ou non, le personnage est emblématique d’une époque marquée par un terrorisme dont François Mitterrand ne voulait pas entendre parler.
Après la fête populaire qui avait marqué son élection en 1981, ce que d’aucuns appelleront plus tard le bal des cocus, il est rapidement apparu que sa volonté de faire de la France une zone neutre était illusoire. L’attentat de la rue des Rosiers, le 9 août 1982, a mis un point final à son angélisme politique. Soucieux de montrer sa solidarité et son soutien à la communauté juive en se rendant sur place, il avait été copieusement hué, ce qui l’avait déconcerté, diront ses proches. Il faut dire qu’à l’époque, les relations avec Israël sont tendues : après avoir envahi le sud du Liban, l’armée israélienne faisait le siège de Beyrouth, tandis qu’une coalition franco-américaine mettait sur pied l’exfiltration de Yasser Arafat et de milliers de combattants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Ce qui sera fait fin août.
Alors que les enquêteurs de la brigade criminelle sont dès le départ persuadés de l’implication dans cet attentat antisémite d’un mouvement dissident de l’OLP dirigé par Abou Nidal, l’exécutif leur met des bâtons dans les roues pour les orienter vers d’autres pistes, éloignées du Levant.
L’affaire devient politique…
Attentat de la rue des Rosiers : quand la politique s’emmêle
En urgence, François Mitterrand nomme un secrétaire d’État chargé de la sécurité auprès du ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre. Ce sera Joseph Franceschi, jusque-là en charge des retraités et des personnes âgées. Comme il ne connaît rien à la police, il prend à ses côtés le commissaire Robert Broussard. Dans le même temps, Mitterrand confie « une mission de coordination, d’information et d’action contre le terrorisme » au chef d’escadron de gendarmerie Christian Prouteau, plus connue sous le nom de cellule élyséenne.
Le 28 août 1982, Christian Prouteau est en vacances quand Paul Barril lui apprend l’arrestation de trois suspects dans l’attentat contre le restaurant de Jo Goldenberg : des Irlandais. Ce n’était pas absurde. À cette époque, l’IRA provisoire (Armée républicaine irlandaise provisoire), considérée comme un mouvement terroriste, s’était rapprochée de plusieurs pays du Proche-Orient, notamment pour obtenir des armes de guerre. On aurait pu imaginer un renvoi d’ascenseur. Aussi sec Prouteau appelle Jean-Louis Bianco, le secrétaire général de l’Élysée, qui aussi sec appelle Mitterrand, lui aussi en vacances, non pas au fort de Brégançon, mais dans sa « bergerie » de Latche.
Dans les heures qui suivent, un communiqué de presse victorieux annonce l’arrestation d’un trio de terroristes, sous-entendu les auteurs de l’attentat de la rue des Rosiers.
Tout va trop vite. Paul Barril est dépassé, son affaire est bancale, il le sait bien, mais impossible de faire machine arrière. D’après mes sources, dans l’appartement de Vincennes où ont eu lieu l’arrestation et la perquisition, il y avait une arme et des documents cachés dans la cheminée, mais pour conforter son enquête, il en aurait déposé d’autres. Barril est un électron libre. La procédure, la hiérarchie…, il s’assoit dessus. Ces armes lui auraient été remises par un journaliste, en l’occurrence l’indic que lui a présenté une amie journaliste, qui tenait l’information de son rédacteur en chef, informé par le secrétaire général de l’Élysée, qui le tenait du rédacteur en chef du Nouvel Observateur. Les armes appartiendraient au trio terroriste. La chose semble plausible. Les trois personnages nient. Des années plus tard, devant le juge d’instruction, Michael Plunkett, le numéro 1 du trio, affirmera le contraire tandis que ses complices se montreront plus évasifs.
Et même la procédure ne tient pas la route : Barril n’est pas OPJ. Il fait appel à Jean-Michel Beau, le tout nouveau chef de la section de recherches de Paris dont le siège se trouve à Vincennes. Mais ce dernier non plus n’est pas OPJ, il n’a pas encore reçu son habilitation. Il charge l’un de ses hommes d’effectuer la procédure pour entériner une arrestation et une perquisition auxquelles il n’a pas participé. Et roule galère ! On est en pleine guerre police-gendarmerie. Dès le lendemain du communiqué victorieux, une réunion secrète a lieu à l’Intérieur sous la houlette de Franceschi. Rapidement, la Criminelle démontre que les Irlandais ne peuvent pas être les auteurs de l’attentat contre le restaurant juif, dans la mesure où rien ne colle avec leur enquête dans ce que raconte Paul Barril.
Dans ce dossier, personne n’a été condamné, Vingt ans après les faits, la chambre d’instruction de la cour d’appel de Versailles a annulé l’intégralité de la procédure. Le mot de la fin reviendra à Jacques Vergès, le défenseur de Barril : « La cour d’appel a logiquement sanctionné un dossier qui s’apparentait à une fumisterie totale ».
Pour Barril, cette affaire est un tournant. Il se lance avec succès dans la sécurité privée. Puis, sa notoriété aidant, rapidement, il étend son activité au-delà des frontières. Il a un carnet d’adresses long comme le bras et un nom qui sonne fort. Il entreprend de multiples actions en Afrique, vraisemblablement à la demande de François de Grossouvre, l’homme de l’ombre de Mitterrand qui, la nuit tombée, le reçoit régulièrement au Palais. En quelques années, de capitaine de gendarmerie il devient un businessman du renseignement et sans doute le bras armé de Mitterrand, via Grossouvre. Mais, même si sa hiérarchie l’a lâché, au fond de lui, il reste gendarme, fils de gendarme, petit-fils de gendarme.
François de Grossouvre s’est suicidé d’une balle de .357 Magnum sous le menton, dans son bureau du palais de l’Élysée, le 7 avril 1994, le premier jour du génocide au Rwanda. On dit que son coffre-fort était vide.
Des années plus tard, alors que je m’étais éloigné de Paris pour une année sabbatique, je me suis retrouvé par hasard être le voisin du dessus de Barril dans la villa d’Antibes où il résidait. À l’époque, il se sentait menacé, surveillé et gêné dans ses déplacements. Une fois, nous discutions devant son Range Rover, en pleine vitesse, me dit-il, l’un de ses pneus avait éclaté et il s’en était sorti de justesse. « Tu crois que ç’aurait pu être le tir d’un sniper ? » Je n’avais su que répondre, pensant à mon insu à la mort d’Albert Camus.
J’avais quitté la police à peu près au moment où lui-même quittait la gendarmerie. Plus tard, nous avons chacun écrit un livre de souvenirs. Un livre à chaud, les seuls qui comptent (Capitaine Barril, Missions très spéciales, 1984, Presses de la Cité).
C’était un homme charmant, sympathique, rempli de mystères. Il avait une aura, les yeux bleus souvent ailleurs et un cheveu sur la langue. Il ne m’a pas confié ses secrets et je ne lui ai rien demandé, mais nous avons eu l’occasion de longues discussions. C’était aussi un homme blessé. De plus, il craignait pour sa vie. Sur mon balcon, d’ailleurs, des fils de fer barbelés couraient le long des murs, dissimulés par des plantes grimpantes. La nuit, un vigile assurait la sécurité autour de la bâtisse.
Paul Barril, Popaul pour « ses anciens », un peu mytho, beaucoup parano, mais tellement sympa. On ne juge pas un homme uniquement sur ses erreurs.

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