LE BLOG DE GEORGES MORÉAS

Auteur/autrice : G.Moréas (Page 79 of 82)

Un goût de revenez-y

Les Américains font machine arrière sur le patriot act, en annonçant, par exemple, la fin du programme de surveillance systématique des communications. Le coordonnateur européen de la lutte antiterroriste déclare (Le Monde du 19 février 07) qu’il est vital de respecter les droits de l’homme. Ici et là, on commence à énoncer à voix haute que la guerre contre le terrorisme ne doit pas entraîner l’extinction de nos libertés. Ici et là, mais pas en France. Où les lois sécuritaires s’empilent sans aucune opposition politique. Il faut dire que dans notre pays, je crois que jamais un texte de loi n’est venu adoucir un autre texte de loi, sous le prétexte « futile » que les conditions avaient changé. Manquerait plus que ça, scrogneugneu !

maudit_telephone.1171991946.jpgQu’ils soient monarques ou républicains, il existe chez les gouvernants la volonté de « fliquer » la vie privée de leurs ouailles. Pourtant, on devrait être vigilant. En effet, en France, nous avons vécu un scandale plus grave que celui du Watergate – et c’était sous la gauche – sans d’ailleurs que le moindre ministre ne tremble pour son maroquin : la cellule antiterroriste, au coeur de l’Elysée, dont le fonctionnement autarcique déjouait toutes les lois. Avec à la clé le dossier truqué sur les Irlandais de Vincennes, et l’affaire des écoutes téléphoniques. Les hommes mêlés à cette consternante mésaventure ont-ils changé ? En tout cas, la plupart sont toujours aux manettes.

François Mitterrand, à son arrivée au pouvoir, débarque les policiers chargés de la sécurité de l’Elysée. Dans la grande maison, on se disait, qu’il avait dû garder une dent contre nous, depuis l’affaire de l’attentat bidon de l’avenue de l’Observatoire. Il n’en était rien. Il voulait simplement auprès de lui, une brigade de fidèles, muets et serviles. Qu’avait-il donc à cacher ? Sa maladie (dépistée à son arrivée), sa double vie et son enfant adultérin, sa francisque épinglée par Pétain au revers de son veston ? Ou rien. Juste une réponse à sa paranoïa. Il crée donc une cellule destinée à combattre le terrorisme (sic), placée sous son autorité directe, loin des magistrats et des policiers trop… syndiqués. Un véritable escadron, entièrement à sa botte. À tel point que le général Jean-Louis Esquivé, numéro deux de ladite cellule (il a été nommé général, par la suite, pour services rendus) disait de ses membres qu’ils étaient les mousquetaires du roi. Les hommes qui composaient ce groupuscule ont largement utilisé les écoutes de toutes natures pour apaiser la monomanie du vieil homme (et ils en ont fait bien d’autres). Quand on pense que Mitterrand est l’auteur d’un ouvrage intitulé, Le coup d’Etat permanent, paru chez Plon, en 1964, dans lequel il fustige les officines et les polices parallèles… Et qu’en 1981, c’est-à-dire en même temps, son ministre de l’intérieur, Gaston Defferre, interdisait formellement de telles pratiques. On reste pantois. Mais, à qui Mitterrand donnait-il ses ordres ? On sait que le commandant Prouteau, qui dirigeait la cellule, voyait régulièrement le président et lui rendait compte directement. Sinon, il y avait trois hommes, deux à l’Elysée et un au ministère de l’intérieur, qui raffolaient de ce petit jeu, dit de barbouzerie. La triade d’énarques, murmuraient certains : le secrétaire général de l’Elysée Jean-Louis Bianco ; le directeur du cabinet de l’Elysée, Gilles Ménage et le conseiller, puis ensuite directeur de cabinet auprès du ministre de l’intérieur, Frédéric Thiriez. On disait de ces deux derniers qu’ils jouaient avec la police comme des gosses avec un train électrique. Rien ne se faisait sans leur accdial-a-spay.1171992052.jpgord.

Il a fallu vingt ans pour que l’affaire des écoutes de l’Elysée soit jugée. Officiellement en raison des difficultés à lever le « secret défense ». Plus sûrement en raison de la personnalité de « l’inspirateur et décideur de l’essentiel » comme a dit le président du TGI de Paris, Jean-Claude Kross. Il parlait de François Mitterrand. On voyait mal le tribunal convoquer l’ancien président. Il y a des choses qui ne se font pas chez nous. Malgré tout, de hauts personnages de l’État ont planché devant les magistrats. Tel Claude Mauroy, ancien Premier ministre. Avec beaucoup de tact, il a déclaré : « Le directeur des chemins de fer doit-il démissionner parce que le garde-barrière a provoqué un accident ? » Ou Claude Quillès, alors ministre de la défense, égal à lui-même : « Je n’ai rien vu ni rien entendu. » Ou bien encore, Louis Schweitzer, ancien directeur de cabinet du Premier ministre Laurent Fabius (qui lui s’était fait excuser) : « Il y a eu un effort pour me masquer la réalité. » Le seul qui s’est exprimé avec sincérité a été Pierre Joxe, ancien ministre de l’intérieur. Au bord des larmes, des sanglots dans la voix, il a déclaré : « J’ai essayé parfois de l’empêcher (il parle de Mitterrand) de commettre des choses illégales… » Et, plus tard : « C’est malheureux à dire, mais ce truc a été organisé par Mitterrand. » En politique, la sincérité ne paie pas. Plus un socialiste ne parle de Joxe. Les autres non plus, d’ailleurs. Quant à Christian Prouteau, le chef de la cellule, il a eu cette phrase chevaleresque, digne d’un officier supérieur : « S’il y a un responsable, ce n’est pas moi. »

Parmi les plaignants, le tribunal a fait un tri. Il a reconnu que certains avaient subi un préjudice, comme Edwy Plenel, journaliste, surveillé principalement dans l’espoir de démasquer ses sources d’informations dans l’affaire du Rainbow Warrior. Antoine Comte, l’avocat des Irlandais de Vincennes, et là, on comprend bien la raison. Jean-Edern Hallier, l’ennemi intime de Mitterrand, qui menaçait de révéler l’existence de sa fille, Mazarine Pingeot. Il est mort d’une crise cardiaque, alors qu’il roulait à bicyclette – bien qu’étant aveugle depuis plusieurs années.

Finalement, vingt ans après, pour à mon tour pasticher Alexandre Dumas, le verdict a été le suivant :

– Gilles Ménage, six mois de prison avec sursis. Il est à présent secrétaire général de l’Institut François Miterrand. 

– Louis Schweitzer, dispensé de peine. Il vient de quitter son poste de PDG de Renault, mais il reste le président du conseil d’administration. Il est également président de la haute autorité contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE).

– Michel Delebarre, dispensé de peine. Il est député du Nord et maire de Dunkerque.

– Christian Prouteau, huit mois de prison avec sursis. Il est depuis des années préfet hors cadre, avec un traitement de plus de 5.000 € par mois pour rester à la maison.

– Paul Barril, six mois de prison avec sursis. Il paie pour avoir rompu la loi du silence. Il a depuis longtemps démissionné de la gendarmerie pour créer sa propre entreprise de sécurité.

Barril est le seul à avoir fait appel. Les autres ont trouvé les condamnations justes et mesurées. Elles ont d’ailleurs été aussitôt effacées par une loi d’amnistie. Frédéric Thiriez et Jean-Louis Bianco n’ont jamais été inquiétés. Le premier est président da la fédération française de football (FFF) et membre de la commission du football professionnel de l’UEFA ; le second est député et président du conseil général des Alpes-de-Haute-Provence. Il est de plus directeur de campagne de Ségolène Royal.

Le procès du le-continent-americain.1171991821.jpgTGI de Paris se limitait aux écoutes. L’affaire des Irlandais de Vincennes, a été un autre scandale, mais combien d’autres actions illégales, ou immorales, ont été perpétrées durant cette période indigne de notre pays et de Mitterrand. Depuis, les techniques se sont modernisées, l’appareil législatif a été renforcé, la lutte contre le terrorisme, la drogue, la pédophilie… sont autant de raisons de nous espionner. Mitterrand n’est plus là, mais qui sera le prochain président ? On se souvient du vent de panique, après le premier tour des présidentielles, il ya cinq ans…

Le mot de la fin revient à Pierre Joxe (procès des écoutes, décembre 2004) : « On ne peut pas concilier efficacité policière et respect des droits de l’homme… » Sarkozy n’aurait pas dit mieux.

La PJ post-soixante-huitarde

PARTIE 7 – Après mai-68, l’ambiance est à l’euphorie. Les Français ont le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’important – sans savoir quoi. Le chômage est bas, l’extension économique est au rendez-vous, la consommation en plein boom, et, après le vote de la loi Neuwirth (1967) autorisant la contraception, la pilule se popularise. Les femmes entament leur révolution. Les policiers, eux, du moins ceux qui ne sont pas occupés à « casser du gaucho » sous la houlette de Marcellin, reprennent le fil du banditisme. Ils ont du boulot : les chiffres de la délinquance explosent. Pour faire face, la DCPJ créée des antennes, rattachées aux SRPJ, avec une vague arrière-pensée de départementalisation. Celle-ci ne se fera pas.

labo-drogue.1171613093.jpgEn Italie, les brigades rouges, vaporeuse résurgence de la gauche prolétarienne, argumentent – via la pyrotechnie, et, aux États-Unis, le président Nixon frappe du poing sur la table. Les Américains en ont assez du laxisme de la police française. Si rien ne change, ils menacent d’intervenir directement à Marseille pour mettre fin au trafic d’héroïne en direction de leur pays. (Ce qu’ils font déjà, underground.) Le couteau dans les reins, les autorités chauffent leurs meilleurs poulains – de la PP. Le commissaire François Le Mouel, prend la direction de l’OCRTIS, autrement dit, l’office des stups, et le commissaire Marcel Morin, la brigade de Marseille. On s’attaque enfin sérieusement aux trafiquants marseillais, mais surtout corses, et au démantèlement des laboratoires clandestins qui prospèrent dans la région. L’arrestation du chimiste Jo Césari, en 1971, sonne le glas de la French connection. En février 1972, l’arraisonnement du Caprice des Temps, en Méditerranée, permet de récupérer 425 kilos d’héroïne pure, destinée aux Etats-Unis. La plus grosse prise jamais effectuée. C’est le coup de grâce. Les gros bonnets tombent les uns après les autres. Dans le lot, on trouve un jeunot aux dents longues. Il vient de faire son entrée au fichier du grand banditisme : Francis Vanverberghe, alias Francis le Belge. Cette filière de l’héroïne reste encore aujourd’hui la plus importante qui ait jamais existé, tant par la qualité de la marchandise et la quantité écoulée, que par la durée. Le marché américain aura été des plus juteux, sans que l’on sache si une partie des recettes était détournée vers la caisse de certains partis politiques, ou si tout simplement, au plus haut niveau de l’État « gaulliste», on se disait qu’il n’était pas mauvais, hum ! d’emm… les Ricains.

Dans la capitale, le goudron a remplacé les pavés. A peine est-il sec que le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, encore hypnotisé par mai-68, fait voter, en 1970, la loi anticasseurs : les casseurs seront les payeurs, affirme-t-il. Un aphorisme malencontreux … L’année suivante, le Canard Enchaîné établit que lui, le Premier ministre, ne paie pas ses impôts. L’intéressé démontre que sa « combine fiscale » est légale. Mais le ver est dans le fruit. Valéry Giscard-d’Estaing, alors ministre des finances, vient probablement d’éliminer un concurrent. Deux ans plus tard, aux élections présidentielles, il écrasera Chaban.

Pendant ce temps, Gaëtan Zampa, alias Tany, alias le grand, alias gaï, etc., se tape sur les cuisses. Il peut gaetan-zampa.1171613865.jpgjubiler, le voyou ! Non seulement, il est passé à travers la nasse policière, à Marseille, mais l’arrestation de Francis Vanverberghe est pour lui une aubaine. Car entre les deux truands, c’est la guerre. Surtout depuis que le Tany a préféré faire parler la poudre plutôt que de lui payer une ridicule cargaison de 50 kilos d’héroïne. Les plumitifs du banditisme dénombreront une douzaine de cadavres dans chaque camp. En fait, probablement le double. Plus tard, depuis la centrale de Poissy, Vanverberghe, pris de doute sur la chance insolite de son adversaire, aurait dit : « J’ai un milliard à plat. Je le claquerai s’il le faut, mais j’aurai la peau de cette tapette de Tanyfrancis-vanverberghe.1171613312.jpg » Prémonitoire, le Francis ! Zampa a terminé sa vie sous le sobriquet de « marraine », à la prison des Baumettes. Quant aux raisons de sa mort… Au mois d’août 84, il se pend dans sa cellule, un codétenu tente de lui porter secours en lui plantant un couteau dans la gorge. « J’ai voulu lui faire une trachéotomie », dira-t-il, imperturbable. À croire qu’il y a des cours de secourisme, aux Baumettes ! Francis Vanverberghe a eu le dernier mot. Il sera abattu à Paris le 22 septembre 2000, victime d’une autre guerre.

Finalement, Jacques Chaban-Delmas est renvoyé à sa feuille d’impôts et Pompidou choisit comme Premier ministre, un vieux gaulliste, Pierre Messmer. Jacques Chirac entre au gouvernement. Mais celui-ci est à son tour épinglé par Le Canard Enchaîné pour avoir acheté, à la municipalité de Sarran, pour une bouchée de pain, dit-on, une gentilhommière plus ou moins en ruine, le château de Bity. Quinze jours plus tard, cette bâtisse du XVI° siècle est classée monument historique. Elle sera ainsi restaurée aux frais du contribuable.

Mesrine, lui, à ses propres soucis. Après son évasion d’une prison canadienne et le meurtre de deux gardes foretiers, le climat du Vénézuela, où il a trouvé refuge, ne lui convient plus. Il rentre au pays, via l’Espagne, avec au bras une nouvelle compagne, la blonde Joyce. Après une série de braquages et une tentative de meurtre sur un gardien de la paix, il est arrêté – en douceur – à son domicile, en mars 73, par le commissaire Alain Tourre. Ce qui doit faire maronner Lucien Aimé-Blanc, chef désigné d’un service en gestation : l’office central pour la répression du banditisme (OCRB). Pour la petite histoire, Jacques Mesrine, truand recherché par Interpol pour meurtres, enlèvements, vols à main armée, évasion…, occupait un appartement qu’il louait à un magistrat. C’est le genre de truc qui le faisait marrer.

promo-commissaires.1171613495.jpgSur le plan économique, le ciel s’assombrit. Les pays occidentaux soutiennent Israël et, en représailles, les pays arabes multiplient par quatre le prix du pétrole. C’est la fin de la croissance et le début de la hausse du chômage. Les mouvements sociaux prolifèrent. Les Français commencent à prendre conscience que rien n’a changé. L’abbé Pierre prêche dans le vide « l’amour et non l’argent », et moi, tout frais sorti de l’école des commissaires, la promo rouge comme d’aucuns l’ont appelée, en septembre 73, je suis affecté à la tête du groupe de répression du banditisme du SRPJ de Versailles. C’est donc de l’extérieur que je suivrai les péripéties de mes amis de la « marmar » (une petite équipe d’anciens de la marine marchande, aspirés au sein de la DST).

Les plombiers du Canard Enchaîné – Fin 73, Pompidou se fâche. Il n’apprécie pas les manchettes du journal satirique sur ses amis politiques. Lui-même a subi la calomnie, et il n’aime pas. Il veut savoir qui renseigne Le Canard. Il en fait part à Marcellin, qui convoque le directeur général de la police, qui… Le bébé atterrit sur le bureau du contrôleur général Chardon, responsable de la sous-direction des services techniques de la DST. C’est un homme à la stature imposante, la gitane papier maïs toujours vissée aux coins des lèvres. Il convoque le responsable de « la section exploitation » et de sa voix de baryton lui demande de prévoir une « opération sonar ». Autrement dit de poser des micros dans les bureaux – encore vides et inoccupés – dans lesquels les journalistes du Canard enchaîné doivent bientôt emménager. Un jeu d’enfants, pour ces techniciens. Après de nombreux repérages, le groupe sonar monte son opération comme un commando en temps de guerre. Le groupe fontaine, lui, étudie les serrures. Ses membres sont chargés de l’ouverture, et de la fermeture (c’est plus difficile) des portes. Les policiers qui composent cette équipée ont ule-canard.1171613991.jpgne longue expérience des opérations discrètes. Ce sont des agents de l’ombre. Ils n’exhibent jamais leur carte tricolore, et, quand on leur demande leur profession, laconiques, ils se contentent de répondre « fonctionnaires ». Ils ont hanté les sous-sols des délégations internationales, piégé le bureau de hautes personnalités (la DST a arrêté quelques années plus tôt le préfet Picard, pour espionnage) ou forcé le coffre d’ambassades ou de consulats. Alors, lorsqu’on leur demande de poser des micros dans un local inhabité, ils ne s’inquiètent pas vraiment.

Deux faux gardiens de la paix (mais de vrais policiers), sont en protection dans la rue, tandis que les techniciens travaillent, soit dans le futur bureau du rédacteur en chef du Canard, soit dans le petit local voisin, qui servira de QG. L’un perce un trou, l’autre passe un fil dans le conduit de cheminée, le troisième décolle les lames du parquet, etc. C’est alors qu’un dessinateur (et administrateur) de ce journal, passe – par hasard – rue Saint-Honoré, Il est tard. Il aperçoit de la lumière dans ses futurs bureaux, et il monte, le brave homme, sans doute pour éteindre. Et ces cracks, auxquels même les services secrets étrangers font parfois appel, pour sonoriser des endroits sensibles, se font surprendre par un petit journaliste. Même un gosse aurait du mal à y croire. Le Canard Enchaîné se… déchaîne. Il en fait des tonnes. C’est son jeu. Ses ventes grimpent en flèche. Comme à l’accoutumée, les autorités démentent, puis reconnaissent un peu, et s’embourbent lamentablement dans leurs contradictions, agitant finalement le « secret défense » qui cuirasse la DST. On intime aux plombiers l’ordre de rester chez eux, ou mieux de partir en vacances, le temps que ça se calme. C’est le bon côté de l’aventure, mais ils l’ont saumâtre, les poulagas. Ils subodorent l’embrouille. Ils pensent qu’ils ont été balancés. L’enquête ne le dira pas. Elle dira même rien du tout, et l’affaire sera définitivement enterrée parle-canard2.1171614310.jpg la cour de cassation en 1980, qui estimera les faits prescrits. Claude Angéli, le rédacteur en chef du Canard, a fait apposer une plaque en marbre, au-dessus du trou toujours béant dans le mur de son bureau, et mes copains ont eu la mutation qu’ils souhaitaient. Marcellin quittera l’intérieur peu après, mais cette fois Giscard n’y est pour rien.

Qu’on se rassure. Aujourd’hui, un tel scandale est impossible, puisque la même opération trouverait des bases tout à fait légales dans la loi Perben II. Loi entérinée, le 9 mars 2004, par le Conseil constitutionnel, qui a considéré que la possibilité de sonoriser les domiciles, lieux de travail et véhicules ne portent pas atteinte aux libertés individuelles. Dont acte, comme on dit, au Canard. Y z’étaient bêtes, à l’époque…

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Un magistrat épinglé par ses pairs

Relaxé en première instance, Clément Schuller, ancien vice-président du syndicat de la magistrature, a été condamné par la cour d’appel de Paris à… 800 € d’amende. Huit cents euros ! il n’y a pas de quoi fouetter un chat. C’est vrai que le crime n’était pas bien grave. Il s’est borné à écrire, dans son livre, Vos papiers ! Que faire face à la police, que les policiers effectuent des contrôles d’identité « au faciès ». La cour d’appel a toutefois estimé qu’à défaut d’apporter la preuve de ses allégations, ses propos étaient diffamatoires envers la police.

cochon.1171380256.jpgJ’ai cancané sur ce livre et sur son auteur (voir l’article Un petit cochon ), aussi, cette fois, je peux bien le soutenir. Moi, je ne trouve pas ces propos diffamatoires. En fait, je ne vois pas comment on peut rechercher des immigrés en situation irrégulière sans se fier à l’apparence physique des gens. Ce n’est pas un critère scientifique, certes, c’est juste une question de pif (et non de groin). Rappelons qu’un policier agit en application de lois mitonnées par des gens très importants qu’on appelle « les élus ». On pourrait éventuellement lui reprocher trop de zèle, ou être atteint de « crânite », cette maladie qui sévit sous la pression de la hiérarchie et de la « politique du chiffre » – mais, c’est bon pour l’avancement…

En revanche, le caricaturiste, Jean-François Duval, et l’éditeur, Michel Sitbon, eux, ont injurié les policiers en les représentant sous l’effigie d’un porc aux allures de nazi. Ils ont écopé respectivement de 500 et 1.000 € d’amende. Ce qui n’est pas cher payé. (La cour d’appel a peut-être tenu compte que 2007 est l’année du cochon…) Car là, il y a une véritable volonté d’insulter un corps de l’État. À moins qu’il ne s’agisse de provoc, pour faire monter le tirage dudit livre …

Ce doit être ça, vu que le syndicat de la magistrature compte se pourvoir en cassation, et envisage de poursuivre lavos-papiers.1171377610.jpg diffusion de ce vade-mecum. Est-ce bien raisonnable, messieurs les magistrats ? Vous n’avez pas d’autres chats à fouetter ? Je n’ose imaginer que des gens ayant le sens de leurs responsabilités, qui symbolisent, d’après Montesquieu, l’alternance au pouvoir législatif, je n’ose imaginer que ces gens se livrent à de telles… cochonneries.

A priori, ce n’est pas le cas de Clément Schuller. Il devrait en restez-là. Je vais vous dire, monsieur le procureur, nous, on aime bien quand vous montez au créneau pour défendre nos droits, nos libertés… Elles sont tant délaissées, nos libertés ! On a besoin d’hommes tels que vous, qui, abstraction faite des turpitudes de la politique, enfourchent un véritable cheval de bataille, un cheval qui galope à contresens de la pensée unique et de la sécurité à tout prix. Allez, monsieur Schuller, battez-vous pour de vraies causes. Topez-là ! Et…, cochon qui s’en dédie.

La PJ de 68

PARTIE 6 – Il existait en France, depuis la nuit des temps, deux institutions policières : la sûreté nationale (SN) et la préfecture de police (PP) de la ville de Paris. Une loi du 9 juillet 1966, change la donne. Le préfet de police conserve ses prérogatives, mais les policiers sont tous rattachés au ministère de l’intérieur, au sein d’un corps unique : la police nationale.

barricades.1171098949.jpgCependant, en ce qui concerne la PJ, les choses n’évoluent guère. Le 36 reste une forteresse où les « seigneurs » regardent avec condescendance leurs « cousins » de l’ex-SN. Quel policier de province ne s’est pas vu mander, d’un ton goguenard, de retirer la paille de ses sabots avant de pénétrer dans le saint des saints !

Dans le milieu, le gros truc pour ces messieurs, c’est le business du jeu. Alors que le clan Guérini est en pleine décrépitude, deux corses tirent les ficelles : Jean-Baptiste Andréani et Marcel Francisci. Associés dans l’établissement Le Grand cercle, un certain temps ; ils sont à présent en froid. En fait, tous deux postulent pour le titre d’empereur du jeu. Le chemin est semé d’embûches – et de cadavres.

Début 68, après la création des trois départements limitrophes à la capitale, la PP boucle les frontières. Bénéficiant d’un piston lié à la proximité du pouvoir, d’un fort copinage sur les bancs de la franc-maçonnerie, et sans doute d’un plus grand professionnalisme, elle accapare un grand nombre de postes-clés. Pendant ce temps, chez les étudiants, les esprits s’échauffent. Et c’est Mai-68 ! avec cette superbe allégation, qui s’affiche sur les murs de la Sorbonne : « L’imagination prend le pouvoir. » . Moi, petit officier de police adjoint à la DST, je ne suis pas acteur, mais spectateur privilégié. Claquemuré dans une minuscule chambre de bonne du quartier Latin, j’espionne un « espion ». Depuis ma vigie improvisée, j’assiste jour après jour aux échauffourées de rue. La fronde des étudiants entraîne le pays dans une drôle de farandole, cadaffiche-mai-68-crs.1171099180.gifencée par une batterie de bombes lacrymogènes. Un vent de liberté souffle sur le pays. Mais, pendant la révolte, les affaires continuent…, notamment avec l’émergence d’un nouveau clan : les Z. Natifs de Sétif, les frères Zemour débutent dans le négoce du vin, puis la protection des commerçants du Sentier, puis le racket, etc. Mais leur ambition grandit. Ils veulent eux aussi s’immiscer dans le monde du jeu, et avoir leur part de gâteau. Ils se tournent vers Francesci, lequel doit se dire que quelques gâchettes de plus ne seraient pas superflues pour lutter contre la concurrence. Il les prend sous son aile. Les Zemour feront leur pelote. Ils tiendront le haut du pavé durant de longues années, laissant dans leur sillage une trentaine de cadavres, avant, à leur tour, de devenir des cibles. Le dernier survivant, Gilbert Zemour, est abattu le 28 juillet 1983, alors qu’il promène son quadrille de caniches, comme un bon petit retraité. Alexandre Arcady s’inspirera de cette saga du grand banditisme dans son film, Le grand pardon, avec Roger Hanin.

Le 14 mai 68, De Gaulle part en… séminaire en Roumanie. On fait courir le bruit que le pouvoir est vacant. À tout hasard, Mitterrand prépare un coup d’état. Il allègue que les forces de l’ordre font usage de gaz toxiques contre les manifestants, et exige la démission du gouvernement. On a l’impression que tout est possible. Tout est possible, mais rien n’est vrai. Avec le recul, on s’aperçoit qu’un seul slogan a tenu la distance : « J’ai quelque chose à dire, mais je ne sais pas quoi. » Le 18 mai, le Général revient. Dans le milieu, on règle ses comptes, mais la police a d’autres chats à fouetter. Après la décision d’expulser Cohn-Bendit, le 24 mai sera la nuit la plus longue . À Lyon, un commissaire est écrasé par un camion lancé par les manifestants. Je crois qu’il s’agit de la seule victime de ces semaines de violences, avec Christian Fouchet, le ministre de l’intérieur, qui est évincé. Raymond Marcellin, alias, Raymond la matraque, prend la relève. Pour lui, l’analyse est sommaire : les étudiants sont manipulés par l’extrême gauche. Dans cette optique, il crée une brigade spéciale au sein de la DST, la SUBAC. Un pilier de ce service, disait de lui : « Março, c’est simple, dès qu’on lui parle de la gauche, il voit rouge. » Finalement, De Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. Il aurait avoué à ses proches : « Cette fois, j’ai mis à côté de la plaque… » Le 30 mai, une manifestation de soutien d’une ampleur exceptionnelle se déroule sur les Champs-Élysées. Les relents des gaz lacrymogènes à peine disparus, une sale affaire pointe son museau. Elle mobilisera plus de 200 policiers et comportera 1.808 procès-verbaux. Ce sera un échec pour la PJ et le point final à la légende des brigades du Tigre.

stefan-markovic.1171099343.jpgLe 1er octobre 1968, un corps enveloppé dans une housse de matelas est découvert dans une décharge publique à Elancourt, dans les Yvelines. Il faudra deux autopsies pour découvrir les causes de la mort : une balle dans la tête. Le médecin légiste se justifie par un surcroît de travail. Cette boulette rafraîchit (?) l’ambiance de l’institut médico-légal. Dorénavant, décide-t-on en haut lieu, tous les corps seront radiographiés et les légistes opéreront par deux. L’individu est identifié comme étant un Yougoslave, Stéfan Markovic, un jeune homme, beau comme un dieu et gorille d’Alain Delon. Une lettre posthume (et prémonitoire) du défunt, désigne les époux Delon et un certain François Marcantoni, alias Monsieur François, comme suspects, en cas « d’accident ». La personnalité (et les relations) du comédien freine l’enquête. La presse est sur les dents. Les fuites sont nombreuses. Et, quelques mois plus tard, cerise sur le gâteau, des photos truquées circulent sous le manteau, soi-disant prises par Markovic, représentant madame Pompidou, dans des soirées… particulières. On a dit qu’il s’agissait d’une manipulation du SDECE, pour déstabiliser Georges Pompidou, désigné comme le futur président de la République. C’est peut-être vrai. En tout cas, une fois à la tête de l’Etat, il ne traîne pas. C’est jour de grande lessive dans les services secrets. Il vire notamment, Jean-Charles Marchiani, le cousin de Marcantoni, et il reproche à De Gaulle d’avoir laissé faire, sans rien lui dire. Ce sera la rupture entre les deux hommes. Pendant ce temps, Delon tourne La piscine – et l’enquête prend l’eau de tous bords. François Marcantoni, contre qui il existe pourtant des indices troublants, récupère un non-lieu, sept ans plus tard, prononcé par le procureur de Versailles, Pierre Bezio. Entre-temps, les flics de l’ex-1ère brigade mobile, les seuls encore présents sur Paris, ont été rapatriés au SRPJ de Versailles, où le commissaire Claude Bardon, assisté d’un unique inspecteur, a poursuivi, dans lemarcantoni-photo-de-son-livre.1171099500.jpg secret le plus absolu, l’enquête jusqu’au dernier P-V. Marcantoni donne sa version des faits, dans Monsieur François, le milieu et moi de A à Z, éd. Le Cherche-midi. Bardon n’a pas écrit de livre.

En 1970, une équipe de braqueurs défraie la chronique : le gang des lyonnais, dirigé par Edmond Vidal, dit Monmon. Ils braquent dans toute la France. On les attend à Grenoble, ils attaquent un fourgon blindé à Nancy, etc. Le coup de maître sera l’attaque de la poste centrale de Strasbourg, avec un butin gentillet de onze millions de francs. Il faudra quatre ans et pas loin de 150 policiers pour en venir à bout. C’est Michel Poniatowski, qui, à son arrivée au ministère de l’intérieur, décide de faire le ménage à Lyon, ville dont il vise la mairie. Mais, cette équipe est insaisissable, ses méthodes sont quasi militaires et certaines mauvaises langues suggèrent que le service d’action civique, le SAC, leur apporterait son soutien. Une opération d’envergure est montée. C’est un fiasco, mais heureusement les perquisitions s’avèrent positives. L’instruction sera marquée par l’assassinat du juge François Renaud , le 2 juillet 1975, à Lyon, sans qu’on puisse corréler les deux affaires avec certitude. Cette épopée de l’équipe de Monmon, qu’on cite souvent en exemple, est en fait un contre-exemple : trop de services sur le coup, trop de chefs, trop d’ordres et de contrordres. Honoré Gévaudan, alors sous-directeur des affaires criminelles, expose sa version des faits dans son livre, Ennemis publics, chez J.C. Lattès.

Probablement à l’issue d’un débriefing technocratique des événements de Mai-68, il a été décidé de désarmer d’éventuels récidivistes, en… dépavant la capitale. Ce n’est pas sans une certaine nostalgie que les Parisiens assistent à cette drôle de fenaison. Le pavé de Paris devient la relique des soixante-huitards. Il trône encore sur le bureau de certains cadres supérieurs – du moins ceux qui assument.

De Gaulle a capitulé. Il s’est replié à Colombey. Cette fois, il n’en partira plus. Les officiers de police reprennent le titre « d’inspecteurs », et, aux élections présidentielles, Pompidou bat Poher, avec 58 % des voix. Il ne sait pas encore que ses lymphocytes vont lui jouer un sale tour et l’empêcheront de terminer son mandat. Il meurt le 2 avril 1974.

Pierre Goldman, écrivain, terroriste ou braqueur ? – Le 19 décembre 1969, la pharmacie du boulevard Richard-Lenoir s’apprête à fermer ses portes. La pharmacienne, mademoiselle Delaunay, et sa laborantine, ont déjà enfilé leur manteau, lorsqu’un homme armé fait irruption dans la boutique. Un banal braquage de pharmacie. C’est alors qu’un client retardataire pousse la porte. Le malfaiteur dirige son arme vers lui. L’homme, un quinquagénaire, monsieur Trocard, lève les mains. Il se montre docile, mais par malheur, il tente de raisonner son agresseur. Sans hésiter, celui-ci tire. Trocard s’écroule, la mâchoire en miettes. Un policier, le gardien Quinet, entend le coup de feu, puis plusieurs autres. Il n’est pas en service. Bien quegoldman-a-son-proces.1171099847.jpg sans arme, il se précipite et tente de neutraliser le bandit. La bagarre a lieu sur le trottoir. Finalement, l’individu se dégage et tire à bout portant, avant de détaler, poursuivi (des yeux) par plusieurs témoins. Bilan : la pharmacienne et sa laborantine sont mortes, criblées de balles, le client et le gardien de la paix sont sérieusement blessés.

Une affaire dramatique, mais relativement simple, pour la brigade criminelle. Plusieurs témoins ont vu l’assassin en pleine lumière. Ils pourront l’identifier. Il suffit de l’attraper. Quelques mois plus tard, un indic fournit des éléments intéressants. Il rapporte que le braqueur serait un certain Goldi, lequel aurait participé aux événements de Mai-68, à la Sorbonne, au sein d’un groupe particulièrement violent, les Katengais. Il ajoute que ce personnage aurait effectué plusieurs séjours chez les guérilleros, en Amérique Latine, et qu’il pourrait être lié à l’ETA. Les RG sortent une fiche : Pierre Goldman, né le 22 juin 1944, à Lyon. Le gardien Quinet l’identifie formellement dans un lot de photos. Goldman est arrêté au mois d’avril. Il possède un passeport vénézuélien, sous un pseudonyme, et, dans la perquisition, les enquêteurs découvrent un pistolet et… des plans et des documents paramilitaires. Il nie en bloc, puis finit par reconnaître un cambriolage et deux agressions, dont une, dans une pharmacie, mais en aucun cas celle du boulevard Richard-Lenoir. Qu’importe, se dit le commissaire Marcel Leclerc, en se frottant les mains, nous avons cinq témoins qui l’identifient formellement. Et la parade d’identification a été effectuée dans les règles de l’art – photos à l’appui. Hélas ! un peu plus tard, le fonctionnaire de l’identité judiciaire, tout penaud, lui apprend que la pellicule est voilée. Il n’y aura donc aucun cliché photographique du « tapissage ». La banane. Peu après, Leclerc remplacera Le Mouel à la tête de la brigade antigang.

Devant la cour d’assises, Goldman assure seul sa défense – avec maestria. Il clame : « Je suis innocent, parce que je suis innocent ! » La presse est emballée. La foule admirative. Il est condamné à la prison à vie. Derrière les barreaux, il rédige un livre, à la fois autobiographique et philosophique : Souvenirs d’un juif polonais né en France. Cet ouvrage connaît un grand succès, non seulement chez les intellectuels de gauche, qui depuis longtemps ont adopté le bonhomme, mais également à droite. Dans Le Figaro, Claude Mauriac s’indigne qu’on ait jeté « un philosophe en prison ». Goldman est pressenti pour le Goncourt. Devant la pression, la justice cède. La cour de cassation décide la révision du procès. Goldman est rejugé en 1976. Avant le procès, Mitterrand déclare : « Je ne crois pas qu’il soit l’assassin ». La bourde du photographe de l’identité judiciaire pèse lourd dans les débats, à moins que cette erreur n’ait servi… d’échappatoire. Il est acquitté pour les meurtres et condamné à douze ans de réclusion criminelle pour les autres affaires. En additionnant aux remises de peine le temps qu’il a déjà passé en prison, et par un calcul hermétique au commun des mortels, le compte est bon. Il est remis en liberté.

Le 20 septembre 1979, Pierre Goldman est abattu, place de l’Abbé-G.Henocque, à Paris, par trois hommes armés. Des policiers sont témoins du meurtre, sans avoir eu le temps d’intervenir. Ils ont déclaré lors de leur audition que l’un des agresseurs, après avoir tiré, s’était retourné vers ses complices en lâchant : « Vamos, hombres ! »

Peu de temps après, un mystérieux groupe, baptisé « Honneur de la police », revendiquera le meurtre auprès de l’AFP. Dix à quinze mille personnes assisteront à ses obsèques. En tête du cortège funéraire, des personnalités de tout crin.

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Lettre à Jack Lang

On tourne autour du pot, mais on va finir par nous le dire : cette guerre d’Algérie, c’est la honte de la France ! Pourtant, certains l’ont désirée, et d’autres l’ont faite. Que les premiers le regrettent, moi, je suis d’accord – mais n’ajoutons pas l’opprobre aux souvenirs de ceux qui l’ont faite. Aussi, quand Jack Lang propose que la France se désavoue, j’ai envie de lui répondre…

Monsieur Lang, nous avons à peu près le même âge. Je ne sais pas ce que vous faisiez à 19 ans, mais en tout cas, nous n’étions pas dans la même brigade. Peut-être prépariez-vous sciences po… Moi, je préparais ma valise. Et, comme beaucoup d’autres, c’était la première fois que j’allais prendre le bateau. On n’avait pas vingt ans et l’on ne demandait rien. Aucun des anciens d’Algérie ne se prend pour un héros, et l’on ne demande toujours rien. Aucun de nous n’est invité à la cérémonie de l’Arc de triomphe. Aucun n’est décoré, si ce n’est de la commémorative ou de la valeur militaire, et si nous avons une carte de combattant, elle ne nous donne droit à aucun avantage, quelques centaines d’euros par an pour certains, pas de réduction dans les trains, pas de faveurs… Personne ne sait où se trouve le mémorial de la guerre d’Algérie, et l’on s’en fiche! Mais par pitié, monsieur Lang, ne nous gâchez pas les souvenirs de notre jeunesse – même si dans nos rêves…, elle était bien différente.

À vingt ans, j’ai vu de jeunes français, à peine sortis de l’adolescence, aimer éperdument des chèvres, j’en ai vu d’autres, comme moi, faire la queue à la porte d’un BMC (bordel militaire contrôlé), une serviette à la main, et la honte au visage. « Allez !… Au suivant ! » comme plus tard a chanté Jacques Brel. J’ai subi, comme les autres, la culotte sur les genoux, la revue de « bites », de l’aspirant toubib. J’ai vu des amis se suicider, d’autres mourir bêtement d’une rafale de PM, tirée accidentellement par le meilleur ami, avec cette arme, bien de chez nous, la MAT 49, qui a probablement tué plus de français que d’ennemis. J’ai vu un fellagha ligoté devant la bouche d’un mortier, et je me suis enfui, pour ne pas voir la suite. J’ai vu des femmes violées, des hommes torturés. Mais j’ai vu, aussi, de jeunes enseignants apprendre le français à des petits maghrébins illettrés ; j’ai vu des soldats, détourner les yeux pour éviter la tanière, creusée près d’un village, et ne pas y jeter de grenade. J’ai vu des soldats ne pas tirer sur des felouzes en fuite. J’ai vu des felouzes ne pas tirer sur des soldats. J’ai vu des hommes s’aimer. J’ai vu la haine, dans le regard d’un paysan. Et pourtant, comme les autres, j’ai déroulé le chargeur de la mitrailleuse, juste pour le spectacle des balles traçantes dans la nuit, insouciant des champs d’eucalyptus qui allaient s’enflammer. J’ai fait l’ouverture de piste, ce jeu idiot qui consiste, aux lueurs de l’aube, à rouler plein pot avec un camion GMC, pour détecter les mines placées par « l’ennemi ». J’ai vu des corps mutilés, agrafés aux fils de fer barbelés. Je me suis battu pour récupérer les jumelles, que nous tenions d’une main, pour apercevoir, au loin, un petit coin de peau d’une demoiselle algérienne. J’ai ramassé d’un geste rageur notre trophée de guerre, un vieux fusil de chasse, et j’ai sifflé le chien sans nom, venu de nulle part, pour aller tirer un lapin et ne plus manger ces boîtes infectes de corned-beef. J’ai vu des marins bretons se shooter au « guineru ». J’en ai vu d’autres tremper dans le vinaigre un bifteck plein d’asticots, avant de l’avaler. J’ai vu un sous-off alcoolique, en pleine crise de delirium, vider son chargeur contre des rats bleus, J’ai vu les pieds-noirs nous regarder de haut. J’ai vu des copains en perm, ne pas rejoindre les rangs. J’ai vu des objecteurs de conscience, montrés du doigt, comme des collabos. Mais j’ai vu des soldats (si peu soldats, d’ailleurs) se rebeller contre un officier trop fanfaron et avide de galons. Comme les autres, j’ai compté les jours, comme les autres, durant mes nuits de quart, j’ai fixé les étoiles à me demander ce que je fichais là. Comme les autres, un beau jour, j’ai reçu une lettre de ma fiancée, qui s’était lassée d’attendre. J’ai vu, plus tard, ces mêmes pieds-noirs, nous faire des risettes, après le putsch d’Alger. J’ai vu des officiers supérieurs, nous demander de nous rallier à Salan, à Massu, ou je ne sais plus qui. Et nous, tout ce qu’on voulait, c’était rentrer chez nous. Et puis un jour, on est parti. Je crois que seules les chèvres ont pleuré.

Alors, monsieur Lang, laissez-nous avec nos souvenirs. Ils sont ce qu’ils sont. Vous êtes trop propre sur vous, pour parler d’une guerre sale. Vous êtes une voix importante, dans notre pays, ne vous gaspillez pas. Parfois, même un éléphant doit apprendre à marcher sur des œufs… Monsieur Lang, soyez gentil, taisez-vous !

Les RG, police politique ?

Les RG semblent avoir été créés pour répondre à la citation d’Emile de Girardin (journaliste, promoteur de la presse contemporaine en 1836) : « Gouverner, c’est prévoir. » En tout cas, ce service de police a survécu à toutes les républiques et à tous les régimes, ce qui prouve son utilité, et, il faut bien le reconnaître, les seules décisions qui ont été prises pour plus de transparence dans son fonctionnement l’ont été depuis… 1995.

On dit que dans son souci d’être informé de tout, Napoléon Bonaparte est l’initiateur des renseignements généraux. En effet, en 1811, il institue les « commissaires spéciaux ». Son neveu, Napoléon III, lui emboîte le pas et, près d’un demi-siècle plus tard, élargit la mission à la surveillance des chemins de fer, où se trouve, pense-t-il, l’esprit du bon peuple. Allez ! tout cela aurait bien fait rigolé le cardinal de Richelieu…, s’il en avait été encore capable.

Il semble que le terme « renseignements généraux » apparaisse pour la première fois en 1911. En effet, le directeur de la sûreté nationale, fraîchement nommé par Clemenceau, créé, parallèlement aux fameuses brigades du tigre, un service beaucoup plus discret : la brigade des renseignements généraux. Au fil des années, les missions se précisent et les services se structurent. On oublie souvent que c’est une loi de Vichy qui organise le premier « service central des renseignements généraux », et les premiers services régionaux. À la Libération, il n’y aura guère de changements dans l’organigramme.

fantômas.1170698227.gifPlus récemment, en 1994, le conseil national du PS s’embrase en découvrant un « espion » des RG lors de ses délibérations. Le directeur, Claude Bardon, sert de fusible. Il est remercié, et l’on retire à ce service la surveillance des partis politiques. Un décret du 16 janvier 1995 fixe les nouvelles missions : information du gouvernement, défense des intérêts fondamentaux de l’État, sécurité intérieure et surveillance des jeux.

Pour mettre un terme au foisonnement des fameuses notes blanches (réelles ou fausses) régulièrement diffusées dans la presse, l’année 2002 voit la fin d’une tradition. Le fameux : « Faites-moi un blanc ! » ne tonnera plus dans les couloirs des RG. Dorénavant, chaque note porte la signature de son rédacteur.

Le tintamarre terroriste renforce la détermination de Nicolas Sarkozy à rendre les RG plus opérationnels. En 2004, il définit des priorités précises : lutte contre les terrorismes, lutte contre les violences urbaines et l’économie souterraine, anticipation et gestion des crises. Les quatre mille et quelques fonctionnaires de police qui garnissent les rangs de cette « maison » doivent modifier leurs habitudes. Ça ronronne moins, disent certains. Ils restent sous l’autorité du ministre de l’intérieur et des préfets, et, pour la plupart, ne possèdent pas la qualité d’officiers de police judiciaire (OPJ). Ils échappent donc au contrôle des magistrats.

Dans quelques mois, la direction des renseignements généraux et la direction de la surveillance du territoire (DST) doivent aménager dans des locaux uniques, à Levallois-Perret, pour une meilleure coordination. Cette volonté de synergie pourrait se révéler une erreur… Les RG ont essentiellement un rôle d’information du gouvernement et de prévention contre les attaques à l’ordre public, tandis que la DST est notre service de contre-espionnage. Sa mission prioritaire est la protection de la nation contre les ingérences étrangères. C’est à ce titre, que ses agents sont OPJ. (La DGSE, quant à elle, est compétente à l’extérieur de l’hexagone. Elle est composée de militaires et de civils.) Si ces deux services peuvent se retrouver ponctuellement sur certaines affaires sensibles, la plus grande partie de leurs activités est différente. Et si on devait aller plus loin, et envisager une fusion, alors, cette direction « RG/ST » deviendrait à la fois un service d’information politique et un service répressif. Et là, il porterait en lui les ingrédients d’une police politique.

Les RG et Greenpeace

 

 

« Chaque individu appartenant ou ayant appartenu à un groupe ou un mouvement peut faire l’objet d’une fiche… » C’est l’une des missions des Renseignements généraux, notamment pour les groupements virulents. Greenpeace en fait-il partie ? En tout cas, entre les RG et Greenpeace c’est une longue histoire de désamour.

Greenpeace se défend d’être une organisation violente, mais ses méthodes sont généralement… musclées, et ses desseins parfois ombreux. Elle revendique trois millions d’adhérents à travers le monde, ce qui lui donne un poids considérable, et plusieurs ouvrages mentionnent de possibles accointances avec la CIA. En tout cas, c’est une confrérie qui dérange le pouvoir en place. Ce n’est pas le PS qui peut dire le contraire, rappelons-nous le plastiquage du Rainbow Warrior et la mort d’un photographe portugais. Si Mitterrand, en 1985, a pris la décision – très grave – d’envoyer des Français commettre un attentat contre Greenpeace, en Nouvelle-Zélande, cela ne peut être que pour raison d’Etat. En tout cas, ils ne sont pas rancuniers chez Greenpeace, puisque Bruno Rebelle, son ancien directeur général pour la France, accepte de coudoyer Jean-Louis Bianco, ancien secrétaire général de l’Elysée au moment de cette agression, et actuel codirecteur de la campagne de Ségolène Royal.

coup-de-gueule.jpgAlors, en surveillant Bruno Rebelle, soit les RG n’ont fait que leur boulot, et arrêtons de leur chercher querelle, soit ils ont agi sur ordre de leur ministre. Dans ce cas, il faut aligner Sarkozy devant un mur du château de Vincennes, et le fusiller demain à l’aube, car l’article 12 de la constitution française dit : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »

La PJ de papa

PARTIE 5 – En 1954, tous les éléments d’une guerre des gangs sont réunis. Les enjeux : prostitution, jeux, trafic de cigarettes américaines, et, bientôt, trafic de drogue. Mais les Français sont plutôt préoccupés par « la pacification de l’Algérie », bien loin de se douter qu’un véritable conflit est en train de naître. Il durera huit ans, et laissera le pays aux bords de la guerre civile.

insurrection-a-alger-janvier-1960-photo-aureschaouia.1170409447.jpgLa mobilisation des forces de l’ordre laisse un vide en « métropole », vide dans lequel s’engouffre la pègre, toujours prompte à profiter de la moindre défaillance du système. Seule la préfecture de police de Paris reste place forte, tandis que la sûreté nationale est affaiblie. C’est peut-être ce qui boute les délinquants hors de la capitale. Car c’est la province qui fait l’actualité. Les projecteurs sont braqués sur Marseille. À la Libération, Paul-Bonaventure Carbone et Lydio Spirito, surnommé le beau ficelle, qui tenaient la ville avec un élu de la mairie, Simon Sabiani, sont contraints d’abandonner le terrain en raison de leur collaboration avec l’ennemi. Carbone meurt dans un attentat contre les Allemands, et les deux autres s’enfuient en Amérique du sud. La place était donc toute chaude pour les Guérini, qui eux ont plutôt penché pour la Résistance, surtout Barthélémy, dit Mémé, qui a participé à des combats au sein du réseau Brutus, créé par Gaston Defferre. Les Guérini ont vite compris l’embellie. Ils rallient la SFIO et deviennent les gros bras de la campagne électorale de Defferre. Grâce à leurs appuis politiques et avec la collaboration d’un drôle de personnage, le commissaire Robert Blémant, ils vont bâtir un empire du crime.

En 1956, le garde des Sceaux, François Mitterrand, fait voter les pleins pouvoirs à l’Armée. En Algérie, la loi n’existe plus. Les détachements opérationnels de protection (DOP) font régner l’ordre par la terreur. C’est aussi l’année du plus sordide des crimes. Celui du curé d’Uruffe. Le 3 décembre 1956, le prêtre circule en voiture sur une petite route de Lorraine. Il est accompagné d’une jeune fille d’à peine 18 ans – sa maîtresse. Elle est enceinte. Il s’arrête, la fait descendre, lui donne l’extrême-onction et lui tire une balle dans la tête. Ensuite, il l’éventre avec un canif, sort le bébé, le baptise, et lui enfonce sa lame dans le cœur, avant de le défigurer. Sa soutane lui évitera la guillotine. Libéré en 1978 (c’était le plus ancien prisonnier de France), on dit qu’il a trouvé refuge dans un monastère – à moins qu’il ne soit mort.

De Gaulle revient. On change de République, mais on ne change pas le « milieu ». C’est 1958, et le début des années fric et des magouilles. Impossible d’imaginer que ces clans qui découpent la France en régions du crime aient pu exercer leurs activités criminelles sans de sérieuses protections. Certains truands ont même pignon sur rue. Comme la bande des 3 canards, du nom du bar où ces messieurs entretiennent l’héritage de la gestapo en torturant à tout va, aussi bien pour leurs petites affaires que pour rendre service à de sombres barbouzes.

En 1959, Mitterrand met en scène un pseudo attentat contre sa personne. Confondu par l’enquête de la PJ, il est inculpé, puis amnistié en 1966. L’année suivante les DOP sont supprimés et la 1e brigade mobile est mobilisée pour l’enlèvement du petit Eric Peugeot. Les recherches ne durent pas longtemps, la famille préfère payer la rançon et l’enfant est retrouvé au bout de 48 heures. Mais les 50 millions (75.000 €) brûlent les doigts des ravisseurs. Ils se font remarquer par leur train de vie et sont arrêtés onze mois après les faits. Le petit Emmanuel Maillart n’aura pas la même chance. Il trouvera la mort dans des circonstances identiques. Son assassin ? Un lycéen de quinze ans.

Un an plus tard, le directeur de la PJ débarque à Alger. Il a les pleins pouvoirs pour rétablir « l’ordre républicain », salement mis à mal par l’action de l’organisation de l’armée secrète (OAS). Mission impossible dans une ville où les seuls à ne pas rendre justice sont les magistrats. Plus de deux cents policiers viendront remettre en route la PJ. Pendant ce temps, à Paris, tous les soirs, le bureau de liaisons (BDL) se réunit au ministère de l’intérieur. Il comprend des représentants de la PJ, de la DST, des RG et des militaires de la gendarmerie nationale et de la sécurité militaire, etc.

L’Algérie obtient son indépendance en 1962, et la DS du général de Gaulle est criblée de balles au rond-point du Petit-Clamart. L’instigateur de l’attentat, Jean-Marie Bastien-Thierry, est fusillé l’année suivante. Pendant ceds-institut-charles-de-gaulle.1170409697.jpg temps, à Marseille, les affaires continuent. Mais depuis longtemps, le territoire est trop étroit pour les Guérini , et à Paris, ça renaude. Antoine Guérini est abattu en 1967. C’est la fin du clan. Une synthèse de l’OCRB mentionne : « Gaëtan Zampa, dit Tany, est probablement l’instigateur de ce règlement de comptes et Jacques Imbert, alias Jacky le mat, la main armée ». Ce seront les futurs parrains. Pour la petite histoire, bien plus tard, à la prison des Beaumettes, Zampa sera rebaptisé la marraine, par ses codétenus. Quant jacques-imbert.1170429401.jpgau tueur fou, comme on surnommait également Imbert, il me fit un minable procès au civil, dans les années 90, comme « un honnête homme », pour avoir osé dire du mal de lui dans VSD. Il m’était quand même difficile d’en dire du bien…

En 1964, le commissaire François Le Mouel créé la brigade de recherche et d’intervention (BRI), au sein de la préfecture de police. En effet, après plusieurs pépins, il a été décidé de mettre fin aux embrouillaminis liés à la pénétration du milieu et à la manipulation d’indics. Donc, plus de contacts avec les truands. (Aujourd’hui, on a la « chance » d’avoir Perben, et sa la loi 2, qui non seulement autorise l’infiltration du milieu, mais admet que les policiers perpètrent des actes délictueux pour arriver à leurs fins !) « On les surveille, on les filoche et on les arrête », a dit Le Mouel, lequel, comme chacun le sait, ne lâchait jamais son os (l’os à…). La première est l’affaire du Palais-Royal. Une équipe de braqueurs décide de s’attaquer à la recette du magasin du Louvres. Après de longues surveillances, l’antigang les interpelle avant qu’ils ne passent à l’action. Mais la justice ne suit pas. Pas de tentative, car pas de commencement d’exécution, martèlent les magistrats. Ce qui amènera Le Mouel a privilégié le flag –avec tous les risques que cela comporte.

Au ministère de l’intérieur, on ne veut pas être en reste. La DCPJ créée la brigade centrale de documentation et de recherche criminelle, autrement dénommée la BCDRC (ils n’ont jamais été doués pour les acronymes à la direction PJ). Après un démarrage difficile, cette brigade trouvera sa voie avec l’arrivée du commissaire Bellemin-Noël, alias Belles paluches. C’est l’ancêtre de l’OCRB.

Mais, le grand boum de cette époque éclate le 29 octobre 1965, avec l’enlèvement du leader syndicaliste marocain Medhi Ben Barka. Là, on ouvre un panier de crabes qui n’est pas près de se refermer. On y dénicheben_barka.1170409583.jpg pêle-mêle des policiers des RG, un correspondant des services secrets (le SDECE), des barbouzes françaises, et, comme on a revendu la licence, des barbouzes marocaines, ainsi qu’un journaliste dévoyé et une sorte d’intellectuel inclassable, nommé Georges Figon. On ne retrouva jamais Ben Barka. On dit qu’il a été assassiné dans une maison de Fontenay-le-Vicomte appartenant à une vieille connaissance… Georges Boucheseiche (voir les épisodes précédents). Figon sera le premier à disparaître. Officiellement, il s’est suicidé. Sa mort sera suivie de la disparition pour le moins suspecte de plusieurs autres témoins, auteurs, coauteurs, ou complices, de cette équipée inénarrable. Au cours de cette enquête, le chef du groupe de répression du banditisme de la 1° brigade mobile, le commissaire Galibert, est tué dans un bar du 17° arrondissement de Paris, par un trafiquant de drogue, Christian David. Bénéficiant de protections occultes, il ne sera arrêté que… vingt ans plus tard.

En 1966, De Gaulle ne sait pas que bientôt les Français vont le renvoyer à ses grimoires ; et sous les pavés parisiens, les étudiants ne cherchent pas encore la plage. Enfin, sentence inattendue de l’affaire Ben Barka, une réforme capitale va chambarder la police. La PJ de papa est morte.

Robert Blémant, le commissaire aux deux casquettesRobert Blémant a fait ses classes à la brigade mobile de Lille. Après sa formation de commissaire, il est coopté par la direction de la surveillance du territoire (DST) et, en 1939, prend le poste de chef adjoint de l’antenne de Marseille. Mais c’est un homme d’action, tempérament peu compatible avec l’apparence paterne que doit en principe adopter un agent du contre-espionnage. De son passage en PJ, il a conservé un contact facile avec les truands. Aussi, sans vergogne, il cannibalise le milieu marseillais. Les Carbonne et Spirito et autres ne font pas le poids devant le bonhomme. Sa mission est de repérer les espions allemands, et peu importe les moyens. C’est avec la même détermination que plus tard, il chien-commissaire.1170497903.jpgpourchasse les gestapistes, quitte à utiliser les méthodes de l’adversaire. À la Libération, on le bombarde responsable de la ST pour toute la région. C’est alors, qu’il s’accoquine vraiment avec les Guérini, lesquels, plus ou moins blanchis par la guerre et proches de Gaston Defferre, se sentent pousser des ailes. En 47-48, la DST ne peut plus fermer les yeux sur ses agissements. Il doit démissionner de la police. Il devient alors une figure incontournable du banditisme marseillais, puis national. Son éducation (par rapport à celle des voyous) et son expérience des arcanes de l’administration en impose. On le considère, non pas comme un juge de paix, mais plutôt comme un sage.

Mais pour un truand, un flic est toujours un flic, et, dès que le vent tourne, la suspicion reprend le dessus. Le vent, en l’occurrence, c’est une tentative de meurtre sur un proche du clan Guérini : Jean-Baptiste Andréani. Les soupçons se portent sur Marcel Francisci. Faut dire que le Corse est un rien glouton : Il veut mettre la main sur tous les jeux, et comme ces temps-ci, on dit que lui et Blémant sont assez copains…

En 1964, Robert Blémant fait l’objet d’une expédition punitive montée par les frères Guérini. Un accident de voiture bien opportun permet aux policiers de fouiller leur véhicule et de découvrir – par hasard – un véritable arsenal. Le clan est contraint de ronronner un certain temps, laissant la place libre à Blémant – et à Francisci.

Mais sa mise à mort est programmée. Antoine Guérini, contre l’avis d’une partie de la famille (au sens vrai et au sens large), orchestre sa chute.

Le 4 mai 1965, une rafale de PM s’écrase contre sa voiture. C’est la fin de Blémant. Il ne touchera jamais sa retraite de la police, et jamais la DST n’ouvrira son dossier. Il est estampillé « Très secret » et enterré à jamais au fin fond du fichier de la rue des Saussaies. Pour les Guérini, c’est le début de la déconfiture. Monsieur Antoine n’avait pas assez de matière grise pour se rendre compte de l’importance de son complice dans seschien-voyou.1170497922.jpg affaires. Marcel Francisci, lui, s’en tire honorablement. Il sera par la suite baptisé l’empereur des jeux et les Américains subodoreront qu’il est un maillon capital de la French connection. Mais Francisci a des relations. Dans le civil, il est conseiller général UDF de la Corse-du-Sud. Il est abattu à Paris, en 1982.

Dans le milieu, il n’y a jamais prescription.

Malgré tout ce qu’on reproche à Robert Blémant, on peut encore se demander pour qui il roulait. En tout cas, sûr, il portait deux casquettes.

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La fable du scooter et du commissaire

J’imagine la réaction du commissaire : « P’quoi qu’on m’dérange pour un vol de scoot ?… Ah, c’est celui du fils de… » Il se retient, le vieux flic. Il roule des yeux pour s’assurer que personne n’a deviné le mot, le mot tabou qui a failli lui échapper. Belle lurette, en effet, que dans la grande maison, plus personne n’appelle le patron « l’étalonnette ». On dit qu’il aime pas trop. C’était bon dans le temps, lorsqu’on se disait, que celui-là, il passerait comme les autres. On en a tellement vu défiler des ministres à l’intérieur, que lorsqu’ils arrivent, on se demande déjà quand ils vont repartir. Même qu’alors, on les appelle les ministres de l’extérieur. Le commissouille, lui, il a commencé sa carrière du temps de Gaston Defferre. Alors, vous pensez ?… Faire et « defferre », qu’on disait à l’époque.

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« Tout le monde sur le pont ! Sonnez le branle-bas ! Faites revenir les équipes de nuit, les vacanciers, supprimez les récup’, rappelez les réservistes… Diffusion régionale du cyclomoteur, qu’est-ce que je dis ! Non, diffusion nationale… Et appelez interpol ! On ne sait jamais. Il s’agit peut-être d’un gang international… » Puis, on le retrouve, le petit scooter. Sur sa béquille, comme un quelconque scooter volé, dans le 93. Et de nouveau, le commissaire sonne la charge. Putain ! se dit-il, si on les harponne, ces filous, je vais me prendre un galon avant la retraite… « Appelez l’IJ, le labo. Faites venir les experts… Comment ils sont occupés sur un meurtre… On en a rien à branler !… »

Et, miracle de l’efficacité policière, quand vraiment les hommes sont motivés et unis devant le crime – et grâce au fichier génétique mis en place pour combattre les pédophiles, les trafiquants de drogue et les terroristes, on confond les coupables.« Vous savez quoi, patron ! » rapporte l’un des nombreux enquêteurs. Il a les yeux creusés, la barbe drue, on le sent au bout du rouleau. Il s’est donné à fond, pendant dix jours. Il revient du palais de justice, les bras ballants, les menottes vides. « Les juges, ils les ont relâchés… »

Bah ! se dit le commissaire, les juges ont s’en bat les c… Puis, à Bobigny, c’est tous des gauchos… Il campe près du téléphone, le vieux poulet. Il attend sa becquée : un coup de fil du boss, des félicitations…, voire une médaille, comme ce nul de la brigade d’à-côté,sourire-segolene_royal.1170256909.jpg lorsqu’il a arrêté l’assassin des petites vieilles.

« Ah, le con ! » aurait soupiré Sarkozy, en apprenant la nouvelle.

Mesrine ou l'art du nanar

Huit jours après sa mort, Jacques Mesrine fut enterré dans un cimetière de la banlieue parisienne, près de la tombe de son père. Il y avait beaucoup de journalistes, et beaucoup de badauds aussi. Parmi eux, une femme déclara : « C’est l’un des derniers grands anarchistes qui s’en va… ». Pourtant, même si certaines camarillas tentent encore de récupérer le personnage pour en faire un martyr de la société, lâchement assassiné par la police, etc., la mayonnaise n’a pas pris.

les-obseques-de-mesrine.1169922036.jpgL’hypothèse Mesrine : Mesrine a quitté l’Armée en 1959. Ses faits d’armes sont inconnus, mais il aurait assisté, durant une courte période, la police militaire de Bône, où il aurait collaboré à des interrogatoires… musclés. Aussi, lorsqu’il déclare, plus tard, pour justifier ses actes : « On a armé ma main, au son de la Marseillaise… », on peut estimer qu’il fait preuve d’une certaine grandiloquence. L’Algérie n’était pas l’Indo.

Après sa démobilisation, il semble bien qu’il ait eu des contacts avec une organisation parallèle. Difficile de déterminer laquelle, tant le personnage était mégalomaniaque. L’organisation de l’armée secrète (OAS), cette jacquerie d’extrême droite qui luttait pour « l’Algérie française » ? Ou, à l’opposé, la sécurité militaire (SM) avec sa fameuse division des missions et recherches (DMR), qui recruta ses barbouzes parmi des truands comme Augé ou Boucheseiche ? A moins qu’il ne s’agisse du service d’action civile (SAC).

Le 2 décembre 1965, il est surpris dans la résidence du gouverneur militaire de Palma de Majorque alors qu’il tente de dérober des documents confidentiels. Le simple fait qu’il avoue spontanément aux gardes civils n’être qu’un modeste cambrioleur, indique qu’il agissait probablement sur ordre. Mais sur ordre de qui ? Deux possibilités :

– Dans les années 60, nombre de militants actifs de l’OAS s’exilent en Espagne pour échapper à la justice de la France. Mesrine est-il de ceux-là ? Le fait est qu’à cette époque, il s’est installé sur la Costa Brava, où il a épousé en seconde noce la belle Soledad, dont il eut trois enfants. Elle le plaqua en 1966.

– Dans les années 64-65, la chasse aux « OAS » s’intensifie (l’amnistie intervient en 1966). Étant parfaitement intégré en Espagne, au vu de son passé militaire, Mesrine a-t-il pu être recruté par la DMR ou le SAC pour fournir des renseignements sur les Français séditieux cachés dans ce pays ?

En tout cas, après son incartade dans la résidence du gouverneur, il est transféré à l’ambassade de France à Madrid. On se sait pas ce qui s’y est dit, mais Mesrine n’écope que d’une peine de principe.

La certitude Mesrine : Mesrine a commencé très jeune sa vie de délinquant, en fracturant des chambres de bonnes, comme la plupart des truands. Son premier méfait répertorié est un « vol au bouquet de fleurs », technique qui consiste à se faire passer pour un fleuriste afin de se faire ouvrir la porte de l’appartement qu’on veut cambrioler. Par goût de la mise en scène, on dit qu’il avait placé les fleurs dans un vase, avant de partir. C’est en 1967 qu’il attire vraiment l’attention mesrine-et-jeanne-debarquent-au-canada.1169922663.jpgdes services de PJ. Dans un grand hôtel de Chamonix, avec la complicité de son amie Jeanne, il « saucissonne » un homme d’affaires tunisien et son secrétaire pour les dévaliser. Les deux amants formeront un couple infernal pendant de longues années. En 1969, on les retrouve au Canada. Ils sont au service d’un riche industriel, Georges Deslauriers, qui, infirme ne peut se déplacer qu’avec des béquilles. Mesrine fait office de cuisinier et de chauffeur ; Jeanne est gouvernante. Mais ils ne sont pas faits pour travailler. Un beau jour, ils décident de séquestrer leur employeur et de se faire remettre une rançon de deux cent mille dollars canadiens. L’affaire tourne court. Ils s’enfuient. À huit cents kilomètres de là, ils trouvent refuge chez une vieille dame avec laquelle ils se lient d’amitié. Lorsqu’ils partiront, pour passer la frontière des Etats-Unis, on la retrouvera morte, étranglée. Ils sont arrêtés en juillet 1969 et transférés à Montréal pour y répondre des accusations d’enlèvement et de meurtre. Ils s’évadent un mois plus tard, sont repris et jugés. Condamnés pour la séquestration de l’infirme, ils bénéficient du doute pour le meurtre de la vieille dame.

Trois ans plus tard, en compagnie de trois autres détenus, Jacques Mesrine s’évade du pénitencier. L’un de ses trois complices se nomme Jean-Paul Mercier. Un tueur, sans pitié, sans doute l’associé le plus dur que Mesrine n’ait jamais eu. Au cours de leur cavale, ils croisent deux gardes forestiers, lesquels croyant avoir à faire à des braconniers, veulent contrôler leur identité. Ils sont exécutés. Peut-être pour prouver qu’il était aussi impitoyable que son compère, avant de prendre la fuite, Mesrine leur loge une balle dans la tête. Le coup de grâce.

On connaît la suite du périple du bonhomme. Il y a eu suffisamment de livres et de films sur ses… exploits. Ceux qui désirent l’épilogue, au plus proche de la réalité, peuvent lire la narration sans fanfaronnade faite par un ancien policier, Jacques Nain , dans son livre Mesrine, ennemi public numéro 1, aux éditions France Europe. À la différence d’ouvrages de tel ou tel, il raconte ce qu’il a vécu. C’est donc un véritable témoignage.

Jacques Mesrine n’est pas un héros. Ce n’est pas la victime d’une société capitaliste. C’est un homme comme un autre, qui a choisi le chemin de la délinquance, puis du crime. Il n’a aucune excuse. C’est un assassin et tout ce qu’on veut – mais pas un anarchiste. Car si un anarchiste ne respecte ni l’autorité ni la règle, il respecte au moins la vie humaine.extrait-lettre-de-mesrine-au-commissaire-devos.1169922916.jpg

Certes, il a dénoncé les conditions d’incarcération dans les prisons françaises. Mais quel taulard n’a pas fait de même après avoir connu l’enfer des quartiers de haute sécurité ? Aussi, lorsque je vois que son livre, L’instinct de mort, est réédité, avec une préface de Roger Knobelspiess, comme s’il s’agissait d’un pamphlet contre les QHS, je me dis que Michel Foucault doit se retourner dans sa tombe. Il est préférable de lire l’ouvrage de Serge Livrozet De la prison à la révolte, aux éditions Mercure, dont Foucault a dit qu’il était un reflet de « la philosophie du peuple ».

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