POLICEtcetera

LE BLOG DE GEORGES MORÉAS

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La DST

On parle de la dissolution de la direction centrale des renseignements généraux et de la direction de la surveillance du territoire, et, simultanément, de la création d’un tout nouveau service appelé (probablement) Direction du renseignement intérieur (DRI). Si l’on connaît assez bien les RG, il n’en est pas de même pour la DST (ses agents disent la ST). Elle reste une maison mystérieuse. Et pour cause. Son organigramme, son activité, ses missions, ses résultats, tout est estampillé du sceau « secret-défense » – même le nom de ses fonctionnaires. D’ailleurs, vous entendrez rarement un flic revendiquer son appartenance à ce service – ou alors, c’est qu’il est des RG.

Ainsi, il va suffire d’un trait de plume, pour supprimer la DST ! Un paraphe au bas d’un document. Et c’est tout. En sa forme, issue de la résistance, c’est pourtant une vieille dame. Elle mérite la croix de guerre. Mais de tous ces gens qui aujourd’hui décident de son sort, qui connaît son histoire ?

En France, deux organismes se partagent le monde du renseignement : la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure) et la DST.

le-rainbow-warrior_photo-wikipedia.1189549337.jpgLa DGSE est rattachée au ministère des armées. C’est notre service de renseignement, façon mielleuse de parler d’espionnage. Son action se porte essentiellement hors de l’Hexagone. Ses réussites sont inconnues du grand public et sa plus belle bavure a fait la une des journaux. C’est l’attentat contre le Rainbow Warrior, en 1985.

La DST est rattachée au ministère de l’intérieur. C’est notre service decanard_image-google.1189549439.jpeg contre-espionnage, chargé, en quelques sortes, d’éviter que d’autres pays nous fassent ce que la DGSE est supposée leur faire. Composée de fonctionnaires de police, et donc d’officiers de police judiciaire, elle devrait dépendre à ce titre des procureurs, ce qui est évidemment incompatible avec sa mission, qui est souvent borderline avec le code pénal. Ses réussites sont rarement médiatisées, ses échecs non plus. À l’exception de la charbonneuse histoire des micros du Canard Enchaîné, en 1973.

Un peu d’histoire – Tout a commencé au XIX° siècle. L’armée prussienne est en marche vers Paris, lorsque brusquement elle bifurque vers Sedan. Un agent secret a averti l’empereur Von Moltke que Mac Mahon quitte la capitale pour protéger la ville de Metz. Deux cent mille Français vont se faire piéger sur les capitulation-sedan_document-wikipedia.1189549627.jpghauteurs de Sedan, jusqu’à la capitulation de l’empereur Napoléon III. Des dizaines de milliers de morts plus loin, la France découvre avec stupeur que la Prusse a quadrillé notre territoire d’une multitude d’espions (30.000, selon la thèse d’un Allemand). En 1872, échaudée, l’Armée décide de créer un « service militaire de contre-espionnage ». Une dizaine d’années plus tard, sur l’initiative du général Boulanger, l’assemblée nationale vote une loi pénale (18 juin 1885) qui vient compléter le Code de 1810. C’est sans doute le traumatisme de cette douloureuse expérience qui conduit alors les officiers de l’armée à voir des espions partout. Ce qui explique en partie, en dehors d’un antisémitisme confirmé, les excès de l’affaire Dreyfus. Le tollé populaire soulevé par cette injustice amène le gouvernement à faire passer sous la houlette du ministre de l’intérieur le contre-espionnage et la surveillance des frontières.

En 1913, sous la menace allemande, une instruction du ministre de la guerre réorganise le contre-espionnage : À l’extérieur des frontières, compétence des militaires ; à l’intérieur des frontières, compétence des civils. Grosso modo, cette répartition subsiste de nos jours.

En 1933, alors qu’Hitler fait briller ses bottes, le Parlement vote une nouvelle loi pénale réprimant les actes et la pratique de l’espionnage. Dans la foulée, le gouvernement crée, au sein du ministère de l’intérieur, un « Contrôle général de la surveillance du territoire ». C’est un bien modeste service. Un noyau de policiers de la sûreté nationale implantés à Paris et dans quelques villes de province. Mais c’est l’ancêtre de la DST.

À la fin de l’année 1940, pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi, le service central de la ST fait ses cartons et prend la direction de l’Afrique du Nord. La ST est officiellement dissoute, à la demande des autorités allemandes, en novembre 1942. La plupart de ses membres prennent le maquis et travaillent avec le réseau AJAX. Quelques-uns pourtant se trompent de camp. Deux seront fusillés après la guerre.

À la Libération, le 16 novembre 1944, le général de Gaulle signe l’ordonnance qui créé une nouvelle direction au sein de la sûreté nationale. La ST devient la DST. Le lieutenant Roger Wybot, qui, depuis Londres, près de lui, a dirigé pendant trois ans la section du contre-espionnage du BCRA (bureau central de renseignements et d’action) est chargé d’organiser ce service. Il sera majoritairement composé d’anciens de la ST et de membres de la Résistance.

Wybot va régner en maître absolu sur ce service secret pendant quinze ans. On dit qu’il avait constitué des dossiers parfois compromettants sur nombre de personnages politiques et qu’il était devenu intouchable. Pas pour De Gaulle. Revenu aux manettes, il découvre que la DST a placé des micros dans son bureau. On raconte qu’il a pris un coup de sang et qu’il a viré Wybot, manu militari, si j’ose dire.

Jean-Paul Mauriat, qui a longtemps été le porte-parole de la DST, a déclaré dans un texte (que je n’ai pas retrouvé. Je cite donc de mémoire) : « La DST est un service qui n’a jamais failli à sa tâche et ceux qui ont eu l’honneur d’en faire partie ont tendance à considérer qu’ils étaient membres d’une communauté plutôt que fonctionnaires d’un service de police. »

À l’époque, la DST était essentiellement chargée du contre-espionnage. Elle possédait un service de documentation et d’archivage extrêmement rigoureux, assurait également la police des communications radioélectriques et, plus folklorique, la police de la colombophilie.

De nos jours, ses missions ont évolué (décret du 22 décembre 1982). Si le contre-espionnage reste le noyau de son activité, l’accent est mis sur la surveillance du monde musulman, le contre-terrorisme, et la protection du patrimoine économique et scientifique. Elle possède en outre des services techniques et informatiques particulièrement pointus – et probablement uniques en France.

Cette direction de la police nationale, à la différence de toutes les autres a toujours réagi rapidement aux changements de la société. Cette souplesse, c’est sa force.

Et la petite histoire – Nous étions une vingtaine. Bon nombre venaient de la marine marchande, où ils avaient bourlingué sur des mastodontes d’acier comme officiers radio. C’est cette spécialité qui intéressait la DST. Cette direction avait doncespionnage_image-google.1189549755.jpeg organisé un concours (très fermé) où les épreuves principales ne portaient pas sur le droit, mais sur la technique et la connaissance du morse. Et nous étions les survivants. Pour nous, pas d’école de police. Une affectation directe à la DST, avec, d’entrée de jeu, une carte tricolore, un pistolet, un vieil Unique de calibre 7.65, avec consigne de le laisser dans son tiroir, et un acompte de 2.000 francs (anciens) comme avance sur d’éventuels frais. Une paire de menottes, aussi, mais de toute façon vous n’arrêterez jamais personne… De la passerelle d’un cargo, d’un pétrolier ou autre rafiot, à la petite salle de la rue Cambacérès où nous devions recevoir notre formation, la mutation n’était pas évidente. Plus d’une fois, alors que le commissaire principal Jean-Paul Mauriat nous parlait de son métier nous faisait vivre ses expériences, j’ai surpris quelques-uns de mes amis les yeux dans… la vague. Pourtant, Mauriat réussit à faire passer le courant. Deux mois plus tard, il nous avait transmis un rien de sa passion et, à défaut de nous avoir formé au contre-espionnage, il avait fait de nous des officiers de police adjoints.

Jean-Paul Mauriat a terminé sa carrière comme sous-directeur à la DST. Lors de la garde à vue du préfet Georges Paques (arrêté pour espionnage au profit du KGB, alors qu’il était en poste à l’OTAN), je me souviens de son intervention. Catholique pratiquant, Paques demande à se confesser. On fait venir un prêtre, avec l’arrière-pensée de poser des micros. L’occasion est trop belle ! Mauriat s’y oppose. Il tient tête à l’état-major. Il y a des choses qui ne se font pas ! se contente-t-il de dire. Cette attitude m’a profondément marqué. Au point d’en tirer une doctrine : Même face à de sales gens, on fait son métier proprement. Un rien de noblesse chez le policier peut changer bien des choses. Lorsque j’ai appris la mort de Jean-Paul Mauriat, il y a quelques années, cette anecdote m’est revenue et, rétrospectivement, je lui ai tiré mon chapeau.

Sur la vingtaine d’OPA-radio, il en fallait cinq pour créer un service d’enquêtes. Je ne me souviens plus comment le choix s’est fait.

Il y avait Christian, dit Gaby, qui au retour d’un repas trop arrosé entonnait régulièrement le chant de la légion dans les couloirs du service.

Il y avait l’autre Christian, dit Coq, un gaillard d’environ 1,90 mètre et d’un peu plus d’un quintal qui s’avalait des sandwiches aux rillettes comme d’autres grignotent des petits-fours.

Il y avait Guy, alias Enrico, dit aussi le vieillard, pour les deux ou trois ans qu’il avait de plus que nous.

Et il y avait Robert, le Breton, dont je tairai le surnom, qui cachait son regard malicieux derrière le verre de ses lunettes.

Et moi, Geo, ou Jojo, selon les cas, à l’évidence « le meilleur d’entre nous ».

On s’est entassé dans un petit bureau, avec vue sur cour, au cinquième étage du 13 de la rue des Saussaies, le siège de la DST, à cette époque.

pigeons_image-google.1189549853.jpegÀ l’étage au-dessus, sous les toits, deux vétérans, Jeannot et Raymond, organisaient des rallyes de bateaux en papier dans les gouttières. Et de temps en temps, ils ouvraient leur placard, non pas pour y prendre un dossier, mais pour lamper un p’tit blanc. Faut dire que ces deux-là formaient la brigade colombophile. Des poulets chargés de surveiller les lâchers de pigeons… Ça ne s’invente pas.

Dans des bureaux voisins, on côtoyait untel qui refusait l’enveloppe contenant les frais mensuels, sous prétexte qu’il ne les avait pas gagnés. Ou cet autre, fusillé par les Allemands et laissé mort sur place, après le coup de grâce, alors que la balle avait glissé sur l’occiput, et s’était contentée de l’assommer. Ou encore l’écrivain, qui faisait le tour des bureaux pour vendre son dernier livre. Et bien d’autres encore. Un mélange de fonctionnaires frileux et de personnages hors du commun, et parfois hors du temps.

Et nous, les cinq petits OPA, nous regardions tout ça avec des yeux étonnés. A la fois abasourdis et émerveillés. Nous avions fait copains avec le gardien (j’ai oublié son nom) qui filtrait les entrées, au rez-de-chaussée. Il était là depuis des lustres, il connaissait tout le monde. Il nous racontait les derniers potins. Parfois, on avait du mal à y croire. Puis finalement, on s’était adapté. Nous formions une sacrée bande de bras cassés. Je ne sais plus qui le premier a parlé de la brigade des branleurs…

On a quand même fait illusion pendant quelques années. Et, s’il n’y avait pas eu mai-68…

À la fin du mois de mai 1968, Christian Fouchet, le ministre de l’intérieur est remercié. Raymond Marcellin prend la suite.affiche-mai-68-garde-mobile.1189579406.gif Pour lui, cette agitation estudiantine qui secoue le pays est le fait de groupuscules d’extrême gauches manipulés par des nations ennemies, et situées nettement à l’est (certains historiens se sont demandé par la suite, si la manipulation ne venait pas de l’Ouest !). Il enjoint au patron de la DST de mettre le paquet pour arrêter tout ça. Le préfet Jean Rochet n’est pas homme à résister à son ministre. Il décide la création d’un service, la SUBAC, doté de moyens importants, pour contrer ces… terroristes qui ont mis nos étudiants dans la rue. Lorsqu’un gouvernement décide d’utiliser un service secret pour régler un problème interne, c’est que quelque chose ne va pas dans ledit pays. En 68, la DST a perdu un peu de son âme.

Et chacun a suivi sa route.

Aujourd’hui, notre président de la République décide de remplacer les RG et la ST par une nouvelle direction, la DRI. Outre le peu d’originalité de cet acronyme, on peut se demander pourquoi. On peut se demander s’il n’est pas dangereux de mettre tant de pouvoirs entre les mains de l’homme qui va en prendre la tête. Les Américains, qui pourtant ont des problèmes plus épineux que nous avec le terrorisme, n’ont pas franchi le pas. Et même si la CIA a pris du poids depuis le 11-Septembre, il existe dans ce pays de nombreux services, de nombreuses agences, qui gèrent le renseignement. Notre Président n’est pas énarque, il s’en vante, et c’est sans doute une bonne chose, mais un énarque ne prendrait pas ce risque. Il appliquerait le précepte de base qui vise à la dispersion des pouvoirs – et des responsabilités.

 

La PJ, de 1991 à 1993

PARTIE 22 – Les dernières années de l’ère mitterrandienne ne sont pas les plus brillantes. Sans doute affaibli par la maladie et une médication de plus en plus aliénante, le vieil homme sombre dans la mégalomanie et la paranoïa.C’est la valse des Premiers ministres. Trop brillant, Rocard est remercié pour être remplacé par Edith Cresson, puis, un an plus tard, par Pierre Bérégovoy ; lequel laissera sa place à Edouard Balladur, lors de la deuxième cohabitation.

Au ministère de l’intérieur, c’est profil bas. En 1991, Philippe Marchand succède à Pierre Joxe. L’année suivante, Paul Quilès prend la relève, et, en 1993, c’est le retour de Pasqua. Heureusement, les hauts fonctionnaires de la place Beauvau, ceux qui de fait font tourner la boutique, se montrent particulièrement compétents. En hommes responsables, ils profitent de cette instabilité politique pour mettre en place les structures d’une police moderne.

Le 21 mars 1991, Jean-Louis Turquin, vétérinaire à Nice, signale la disparition de son fils, Charles-Edouard, âgé de 8 ans. Derrière ce fait–divers se cache une affaire trouble et alambiquée. En effet, un mois avant cet événement, Michèle, la femme de Turquin, l’a quitté. Peut-être, dans une ultime dispute, lui a-t-elle jeté à la face qu’il n’était pas le père génétique de son fils! Un test ADN lui confirme ce fait. Tout naturellement, il pense que le père de son enfant pourrait être un certain Jean-Marc Courraey, l’amant decharles-edouard-turquin.1188764400.jpeg son épouse. En découvrant ces éléments, les enquêteurs niçois se persuadent qu’ils détiennent là le mobile d’un crime, et que le vétérinaire a tué le petit Charles-Edouard pour se venger de sa mère. En l’absence de preuves, et même de cadavre, ils décident de le piéger. Ils favorisent une rencontre entre le suspect et son épouse. Cette dernière est chargée de lui soutirer des aveux sur l’oreiller. Ce qui se passe, exactement. Ces aveux sont enregistrés par les policiers. Quoique le procédé laisse perplexe, cet enregistrement sera la pièce maîtresse lors du procès qui aura lieu en 1997. Turquin comparaît libre. Bien qu’il clame son innocence en affirmant avoir été victime d’un véritable traquenard, il est condamné à vingt ans de réclusion criminelle. En dehors de cette cassette, il n’existe pourtant aucune preuve solide contre lui, et on n’a jamais retrouvé le corps du petit garçon. En 1999, un religieux israélien déclare – avec beaucoup de prudence – aux policiers de la PJ de Nice, qu’un enfant de seize ans placé dans une école rabbinique de Tibériade, en Israël, pourrait être le jeune Charles-Edouard. Une information qui mérite de sérieuses vérifications. Pourtant, les magistrats de la commission de révision des condamnations pénales estiment qu’il ne s’agit pas là d’un fait nouveau susceptible de permettre la révision du procès. Donc, pas de nouvelle enquête. Détenu modèle, Turquin a fait l’objet d’une libération conditionnelle en 2006. À sa sortie de prison, il a déclaré qu’il ferait tout pour savoir ce qu’était devenu son fils, « jusqu’au bout, jusqu’à ma mort. »

En novembre, Gérard d’Aboville traverse le Pacifique à la rame, et quelques mois plus tard, le 7 février 1992, le traité de Maastricht est signé. Il prévoit entre autres la naissance d’une citoyenneté européenne et la mise en place d’une monnaie unique. Les Français l’ont pourtant ratifié du bout des lèvres, avec 51,04 % de oui.

europol-a-la-haye_photo-wikipedia.1188754872.jpegC’est à la suite de ce traité que l’office européen de police, dit Europol (European Police Office), voit le jour. Cet organisme a pour objectif de gérer les renseignements relatifs aux activités criminelles en Europe. Son siège se situe à La Haye, aux Pays-Bas, et son personnel comprend des représentants des services dits répressifs (police, gendarmerie, douane, immigration…), des pays membres. Il faudra attendre le 1er juillet 1999 pour qu’Europol soit vraiment opérationnel. Pour la France, c’est la police judiciaire qui en prend la direction. Elle se voit également attribuer la gestion du bureau SIRENE-France du système d’information Schengen.

En juin 1992, débute le procès du sang contaminé qui met en cause le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, et, quelques mois plus tard, François Mitterrand annonce publiquement qu’il est atteint d’un cancer, ce que tout le microcosme politico journalistique savait et dont personne n’avait osé parler. C’est en fait en 1981, lors de l’examen médical qui a suivi son investiture, que les médecins découvrent chez lui un cancer avancé de la prostate, avec métastases. Ils lui donnent peu de temps à vivre. Ils se sont trompés – et lui nous a trompés.

Le 1er mai 1993, Pierre Bérégovoy célèbre la fête du travail à sa manière. Il se tire une balle (certains disent deux) dans la tête avec l’arme de son garde du corps, un 357 magnum. On raconte qu’il n’a pas supporté les commentaires de la presse sur un prêt d’un million de francs obtenu du richissime Roger-Patrice Pelat. Ce dernier, ami proche du président de la République, avait été inculpé de délit d’initié en 1989. Son décès opportun, un mois plus tard, éteint l’action publique et étouffe une grande partie de l’enquête sur l’affaire Pechiney-Triangle, un rachat de sociétés à l’arrière-goût de magouille. La mort de ces deux hommes, comme celle de François de Grossouvre, qui s’est suicidé dans son bureau à l’Elysée ou celle du capitaine Pierre-Yves Guézou, le responsable au GIC (groupement interministériel de contrôle) des écoutes téléphoniques de la cellule antiterroriste, retrouvé pendu à son domicile, et bien d’autres encore, illustrent la face obscurepitbull_gentil.1188755012.jpg de Mitterrand. Ces morts font partie de son mystère. Ce qui ne l’empêchera pas, aux obsèques de Bérégovoy, de déclarer, péremptoire: « Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme ». Les journalistes ont perçu ces mots comme une insulte. Ils se sont montrés un rien paranoïaques, car si l’on décortique cette phrase… Question : Qui a livré aux chiens l’honneur d’un homme ? Réponse : Les journalistes. Alors, nouvelle question : Qui sont les chiens auxquels les journalistes ont livré l’honneur d’un homme ? Réponse: Nous.

Le 13 mai 1993, un homme prend en otages les enfants d’une classe maternelle de l’école Commandant Charcot, à Neuilly-sur-Seine. Il a le torse ceint d’une ceinture d’explosifs et menace de tout faire sauter s’il n’obtient pas une rançon de cent millions de francs. Cette affaire, habilement traitée par le RAID, à qui le ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, a eu la sagesse de donner carte blanche, a été résolue sans qu’aucun enfant ni aucun enseignant ne soit blessé. À noter que Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget, et maire de Neuilly, n’a pas manqué de courage. Il est allé lui-même parlementer avec le forcené. Pour avoir pratiqué, dans d’autres circonstances, je puis affirmer que ce n’est pas évident. En négociant habilement, il a réussi à faire sortir plusieurs enfants. De ce marchandage, on retiendra surtout cette petite phrase : «Tiens, tu me donnes le petit Noir, là!». Et il a surtout montré son sens de la mise en scène en sortant de la classe avec l’enfant dans les bras. Lorsque Eric Schmitt, celui qui se faisait appeler HB (Human Bomb), a été abattu de trois balles, il restait six enfants dans la classe. Après coup, certains ont tenté de chicaner sur les méthodes utilisées, mais la mayonnaise n’a pas pris. On ne touche pas aux enfants.

ecole-commandant-charcot.1188755376.jpegMon fils se trouvait dans cette école. Je peux témoigner que les enseignants, sous la houlette du directeur, Monsieur Chauvin, ont été à la hauteur. Dans sa classe, la maîtresse, Madame Moreau (si j’ai bonne mémoire), a annoncé à ses élèves qu’ils allaient faire une promenade au bois de Boulogne. Et tous sont sortis sagement, par l’arrière de l’établissement. Quant à la gardienne, dont j’ai oublié le nom, elle ne s’est jamais pardonnée d’avoir laissé entrer dans son école, ce monsieur trop poli qui venait pour contrôler les canalisations de gaz.

Le 8 juin 1993, l’ancien secrétaire général de la police sous le régime de Vichy, René Bousquet, est assassiné par un certain Christian Didier. Les motivations de ce dernier ne sont pas très claires. En tout cas, la mort de Bousquet le réduit au silence, au moment où il allait être jugé pour « crimes contre l’humanité ». Ce qui a dû arranger bien des gens. Le mois suivant, pour relancer l’économie de la France, le Premier ministre Edouard Balladur lance un emprunt de quarante milliards de Francs.

Le commissaire Jobic – « Une plainte contre un magistrat, c’est inadmissible. Je risque la cour d’assises, moi ! » C’est ainsi, grosso modo, que le juge d’instruction Jean-Michel Hayat justifie la mise en détention de l’homme assis face à lui. Il faut dire que ce dernier a eu la mauvaise idée de déposer plainte (contre X) pour forfaiture et atteinte à la vie privée. Le 22 juin 1988, les portes de la prison de Bois-d’Arcy se referment sur le commissaire Yves Jobic.

Jobic est chef des unités de recherches de la 1e division de Police judiciaire. En 1983, il a 25 ans, il sort major de sa promo. À coup sûr, ses diplômes lui auraient permis d’envisager une carrière plus lucrative, ou plus «aristocratique», dans la magistrature par exemple. Mais il voulait être flic. Célibataire, passionné, il se donne entièrement à son boulot. Et, en quelques années, il peut afficher un bilan des plus positifs. Un sacré tableau de chasse, comme on dit dans la maison.commissaire-jobic_livre-le-taillanter.1188755494.jpg

Lorsque, le 10 octobre 1986, le SDPJ 92 (service départemental de police judiciaire des Hauts-de-Seine) saute en flagrant délit un petit dealer du port de Gennevilliers, Jobic ne se doute pas que cette banale arrestation va chambouler sa vie. Les enquêteurs remontent la filière et bouclent l’affaire, que le substitut du procureur confie au juge d’instruction Jean-Michel Hayat. L’une de ces enquêtes sans gloire qui nécessitent beaucoup de travail pour un résultat souvent décevant.

Un peu plus tard, les policiers du SDPJ 92 interpellent, toujours en flagrant délit, d’autres individus soupçonnés de se livrer également à la revente de drogue. Tous ces dealers se connaissent, ils traficotent tous entre eux. Aussi, le substitut du parquet de Nanterre décide-t-il, dans un louable souci d’efficacité, de donner un supplétif au juge Hayat, pour regrouper les suspects dans un dossier unique. Parmi ceux-ci, figure un certain Jean-Claude Mustapha, alias Aziz. C’est un informateur du commissaire Jobic. Dès qu’il reçoit l’information, Jobic se rend au SDPJ 92. Il expose le problème à ses collègues, les commissaires Monera et Lafille, mais il est trop tard, la procédure est bouclée. Jobic est tenace. Il rend visite au substitut de Nanterre qui, prudemment, lui conseille de s’adresser au juge Hayat. Ce qu’il fait.

Jean-Michel Hayat est un magistrat brillant – mais engagé. Il fait partie du syndicat de la magistrature, très politisé et nettement à gauche, dont son épouse, Adeline Hazan, est d’ailleurs la présidente. À cette époque (je ne suis pas sûr que les choses aient beaucoup changé), les relations entre ce syndicat et la préfecture de police, « la forteresse », comme ils l’appellent, ne sont pas au beau fixe. Cela peut-il expliquer le comportement de Hayat ? Le fait est qu’il voit d’un mauvais œil la démarche de Jobic. Il ne comprend pas ses motivations. Il interprète mal ses objectifs. En fait, il pense qu’il s’agit d’un flic ripoux. Et il fait appel au commandant Morel, de la section de recherches de la gendarmerie de Versailles, pour le mettre sous surveillance.

Dans le cercle de la toxicomanie et de la prostitution, on rencontre le plus souvent des gens psychologiquement affaiblis, dépendants, et prêts à tout pour se procurer de la drogue ou simplement un condé. Il est donc aisé de recueillir des déclarations qui vont dans le sens de ce qu’on veut entendre. Mais Hayat ne le sait peut-être pas. Les preuves (?) qu’il accumule contre Jobic ne sont que témoignages de ce genre. Pourtant, lorsque les commissaires Monera et Lafille, du SDPJ 92, enregistrent les dires d’une prostituée, Patricia B., il aurait dû faire tilt. Celle-ci déclare que le juge lui a demandé d’attirer le commissaire Jobic dans les Hauts-de-Seine (département où le magistrat est compétent), et, à son insu, de lui glisser de la drogue dans les poches, pour le faire arrêter par des gendarmes. Mais, rigide dans ses bottes, Hayat prend la plainte en forfaiture que dépose Jobic, comme une déclaration de guerre. Et il se noie dans ses erreurs.

Roger Le Taillanter, dans son livre Commissaire Jobic, aux éditions de Fallois, rapporte la bombe lancée par Yves Jobic lors de son procès. A l’issue d’une confrontation de douze heures, le juge a concédé : « Monsieur Jobic, cela fait un an que j’accumule des témoignages contre vous. Je n’ai pas d’éléments matériels et je n’ai pas décelé d’éléments suspects dans votre train de vie. Mais j’ai l’intime conviction que vous êtes le maillon d’un important réseau de policiers qui alimente, avec l’argent de la prostitution, les finances d’un parti d’opposition… » Même à TF1, ils ne prendraient pas ce scénario. Le dernier jour de l’audience, après le délibéré, le Président du tribunal annonce le verdict : « Yves Jobic, vous êtes déclaré non coupable… »

jean-michel-hayat_ecole-journalisme-de-nice.1188755462.jpgTout était faux. Le 16 novembre 1990, la commission spécialisée de la cour de cassation a accordé à Yves Jobic, « victime d’une incarcération abusive et d’un préjudice particulièrement anormal et grave », une indemnité de 150.000 francs. Ce n’est que l’année suivante qu’il a obtenu le grade de commissaire principal. La vie de cet homme a été brisée par un juge rétréci, persuadé d’avoir mis à jour, au sein de la préfecture de police, un réseau de financement d’un parti de droite. Jobic s’est vu confier la direction de la prestigieuse brigade antigang en 1996, mais il est loin d’avoir fait la carrière qu’il méritait.

Ce n’est pas le cas de Jean-Michel Hayat. Pourtant, dans une autre affaire instruite par lui, en 1989, à l’audience de la 12° chambre du tribunal correctionnel de Nanterre, le substitut du procureur a déclaré : « Je n’ai jamais vu de telles lacunes dans un dossier… » Mais l’homme a quand même fait une belle carrière. De 1997 à 2000, il a été le conseiller technique de Ségolène Royal, lorsqu’elle était ministre déléguée chargée de l’enseignement scolaire. Il a été président de chambre au TGI de Nanterre, président de cour d’assises dans le Val-d’Oise et les Yvelines. Il est aujourd’hui président du TGI de Nice. Il arbore fièrement les insignes d’officier de l’Ordre national du Mérite et de chevalier de la Légion d’honneur. Il participe fréquemment à des colloques sur la justice, la liberté… L’année dernière, invité par le conseil national des barreaux, il a exposé sa théorie sur les dysfonctionnements de la procédure pénale et les remèdes à y apporter.

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L'oraison funèbre de Mesrine

Jacques Mesrine est décédé le 2 novembre 1979, à 15 heures 15. Il a été abattu au volant de sa voiture par trois policiers de l’antigang. À ses côtés, sa compagne, Sylvia Jeanjacquot, a été grièvement blessée. Et son petit chien n’a pas survécu. Il est étonnant que bientôt trente ans plus tard, tant de gens s’interrogent encore sur la personnalité de ce bandit, ses crimes et… sa mort.

Et pourtant, lui possédait toutes les réponses.

Il s’en est expliqué dans une cassette destinée à sa compagne et découverte par les policiers lors des perquisitions post mortem. En voici des extraits :

mesrine_morgue.1187246236.jpg« […] Moi, je suis mort les armes à la main, même si peut-être, ça je n’en sais rien, je n’ai pas eu le temps de m’en servir, parce que, même si les policiers m’ont tué avant même que j’aie eu le temps de mettre la main sur mon revolver, il faut dire une chose, si j’avais eu le temps de mettre la main dessus je m’en serai servi… Peut-être que je m’en suis servi, puisque cette cassette est prémonitoire. Je ne peux quand même pas envisager ce qui m’est arrivé ou ce qui arrivera… La seule chose que je sais, c’est que si tu écoutes cette cassette, c’est que je suis dans une cellule dont on ne s’évade pas, et, à la finale, je resterai un exemple – peut-être un mauvais exemple – alors, c’est ça qui est terrible, c’est que certains ont fait de moi un héros et il n’y a pas de héros dans la criminalité. […] »

« Il n’y a pas de héros dans la criminalité. » – Je n’ai aucune admiration pour ce personnage violent et sans pitié, pourtant, en écoutant cette cassette, on peut se dire que le bonhomme ne manquait pas de sagacité. Et lui qui s’est toujours montré fair-play avec les policiers qui le pourchassaient, je crois qu’il n’aurait pas aimé ce brouillamini dont certains ont entouré sa mort. De ce point de vue, Jacques Mesrine était un beau mec – à l’ancienne : Je suis un voyou, vous êtes des poulets, mais on est des hommes… Et c’est le premier qui tirera qui aura raison.

Eric Yung, dans son émission Dossier X… en cavale, diffusée sur France-Inter en 1985, nous montre une autre facette du personnage. Il termine son émission par cette chansonnette que fredonne Jacques Mesrine, en s’accompagnant à la guitare :

« Les portes du pénitencier
« Bientôt vont se refermer
« Et c’est là que je finis ma vie
« Comme d’autres gars l’ont finie
« Pour moi ma mère a donné
« Sa robe de mariée. »
[…]
« Toi la fille que j’aimais
« Pourras-tu me pardonner
« Les larmes de honte que t’as versées
« Je veux les oublier. »

« On est trop bas, ou trop haut, je sais pas, attends !… »

Alors je me dis, en écoutant cette comptine, que derrière la pire des crapules, il peut encore exister un peu de tendresse, de douceur, voire d’amour.
Et qu’il n’y a pas de bêtes humaines.

Les flics ne veulent pas faire la manche

Le 17 juin 2004, l’administration s’était engagée à éponger le passif des heures supplémentaires des officiers de police, avant que ceux-ci ne basculent dans le régime cadre. Mais il semble qu’à l’époque, personne n’avait fait les comptes.. On les a faits depuis : la facture est salée, car c’est plus de cinq millions d’heures supplémentaires qui ont été dénombrées. Et on est sans doute bien en-deçà de la réalité…

coup-de-pied_picsou.1186127744.jpgAussi, l’administration a-t-elle fait machine arrière. Plus question de laisser aux intéressés le choix entre une indemnisation financière ou une compensation horaire (une sorte d’épargne-temps), à la place, on va imposer un règlement (peut-être partiel) étalé sur deux ou trois ans, et cela au taux du salaire horaire du smic.

Excédé devant tant de mauvaise foi, le syndicat (majoritaire) des officiers de police (SNOP) a claqué la porte.

J’ai exprimé une opinion sur ce blog, il y a quelques semaines, dans un article intitulé Les heures sup’. Je ne reviendrai donc pas sur le sujet, mais voici, avec son accord exprès, la réaction à ce blog d’un policier de terrain.

Monsieur Laurent Calliot écrit :

« Bien sûr, comparé à vous, je suis un jeune. Je suis dans la Police depuis 1988, entré comme inspecteur. Je suis un pur produit de la PPPJ (2ème DPJ)

« Effectivement, pour un flic élevé dans ce contexte, il paraît bizarre de se retrouver dans la rue pour demander le paiement des heures supplémentaires.

« Cependant, quand nous faisions ces heures, en retour on n’avait pas d’argent, mais de la considération de la part de notre hiérarchie directe (Chef de groupe, chef de service…).

« Je ne parle pas des petits dédommagements, qui permettaient d’amener maman au restaurant […] Ainsi, ayant fini par l’épouser, je suis donc parti en province, toujours comme inspecteur dans une antenne PJ. Cela m’a posé aucun problème quand on m’a annoncé que mes 250 jours de récupérations étaient supprimés [Note : Jours perdus lors de la mutation]. J’étais en province, les copains restaient là-haut […] Nous, on ne comptait pas.

« Et voilà qu’arrive la nouvelle police : plus de frais, plus de considération, de jeunes tauliers qui t’expliquent la police, te collent des blâmes quand tu rayes une aile de voiture, te demandent des rapports sur les nuits que tu passes dehors, te méprisent car tu t’es trompé sur la couleur du camembert statistique…

« La police veut que nous soyons catégorie A, parce que cela l’intéresse et nous dit « On va vous payer vos heures supplémentaires ». Bon d’accord, envoyez la monnaie. Je pense qu’elle ne savait pas alors ce que cela représentait, pensant à une information subversive syndicale.

« On va vous les payer 9 euros. Là, j’appelle cela du mépris. Mieux aurait valu les supprimer que de faire une telle proposition. On en revient au respect que j’évoquais plus haut. Ce n’est pas pour l’argent que les enquêteurs étaient sur le terrain et sacrifiaient leur vie privée.

« Juste un petit exemple, pour revenir sur un point concret de votre article. Peut-être que vu votre passé vous pouvez encore faire sauter un PV [Note : la réponse est non], nous, c’est plus possible. La moindre demande pour un stationnement est refusée et en plus vous avez le droit à une leçon de morale, comme si vous étiez complice d’un crime. Dernièrement une personne qui nous a permis de faire une équipe de bélier, est venue avec une TA à 16 euros. Je n’ai pas pu lui refuser, donc… je l’ai payée. De quoi je me plains, j’ai eu une grat de 20 euros. Je ne vous explique pas les heures faites pour tomber ce genre d’équipe en flag. 4 euros ! Maman, qui est donc devenue madame, se contentera d’un sandwich. De toute façon maintenant elle a épousé, alors…

« Cette petite réflexion a chaud, juste pour dire que même les plus anciens chez nous étaient dans la rue [note : manifestation du 14 juin 2007] et ils sont encore plus nostalgiques que vous de « la bonne époque », car ils espèrent encore la vivre. Mais on ne doit pas toujours prendre les gens pour des « chefs d’escadrille ». Je vous invite à aller sur le forum du SNOP, que vous citez dans votre article, pour comprendre cette expression.

« Juste un flic à qui votre article a fait mal, car il est injuste et me fait penser aux romantiques qui regrettaient l’époque de Napoléon […] »

 

Voilà ! Je ne connais pas cet homme, mais on sent dans ses propos combien il aime son métier. Et je trouve ça bien.

A noter que le Snop est de tous les combats, car dans une lettre à Frédéric Péchenard, le directeur général de la police nationale, ce syndicat s’inquiète du rapprochement entre la DST et les RG, et surtout des rumeurs qui courent sur la création d’une sorte de « sous-direction de l’information » qui serait rattachée aux services de sécurité publique. Les RG dans les commissariats de police ? Le Snop écrit notamment : « […] si les services de renseignements absorbés par ceux chargés de la sécurité publique continuent à s’acquitter de leurs missions actuelles, le risque d’interférence de l’autorité judiciaire sur l’activité de renseignement au profit du pouvoir exécutif n’est pas négligeable et pourrait alors poser un problème de constitutionnalité tenant à la séparation des pouvoirs. »

Le rapprochement entre la DST (service de contre-espionnage, mais aussi service de police judiciaire), et la DCRG (service de renseignements pour le gouvernement en place), commande déjà une certaine défiance. Mais si cette réforme est complétée par l’affectation de fonctionnaires des RG, amalgamés aux policiers chargés de la sécurité publique, on est en droit de montrer encore plus de circonspection.

Au fait, qu’en pensent les magistrats ?

 

 

 

Police Secours ne répond plus

Alors qu’il n’était « que » ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy a pondu plusieurs directives pour assurer la réception du public dans les commissariats, et cela dans les meilleures conditions possibles. Pas évident, vu la vétusté de certains locaux de police, et parfois le manque d’effectifs. Je crois que plusieurs de ses prédécesseurs avaient eu la même idée : la police est un service public au service du public.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Honnêtement, je crois que cela a peu changé. Lorsqu’on pénètre dans un commissariat, on a toujours ce même sentiment. L’impression qu’on dérange. Ou qu’on est en faute.

Mais, il y a pire.

L’autre jour, j’étais à Strasbourg, où j’aidais mon fils à déménager son petit appartement. À force d’ouvrir et de fermer la porte, les bras chargés d’objets divers, il est arrivé ce qui arrive un jour ou l’autre à chacun d’entre nous : la porte s’est refermée, les clefs à l’intérieur.police-secours_achille-talon-par-greg.1185454157.jpg

C’était le week-end, il fallait trouver un serrurier. Victimes de la pub, on compose le 118 008. Premier appel, pas le temps de s’expliquer : « On vous envoie un SMS », articule une voix pressée. Le texto arrive avec le numéro de téléphone d’une usine de métallurgie. Bon. Une erreur. On recommence. Cette fois, on a droit aux coordonnées de deux serruriers, mais aucun ne pratique l’ouverture des portes. Troisième appel. Je demande le numéro du commissariat de police le plus proche. Nouveau SMS. Je compose les chiffres inscrits sur mon téléphone. Un homme, me répond. J’expose mon problème. Il m’interrompt, pour me signaler que je suis en liaison avec la police autoroutière, et, très poliment, m’informe qu’il ne peut rien faire pour moi. Un instant, je l’imagine derrière l’écran de son radar, embusqué sur l’autoroute… Mais ce policier est humain. Il doit sentir dans ma voix un certain découragement, car, compatissant, il me conseille d’appeler le 17.

Ce que je fais illico, me reprochant in petto de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Persuadé que Police Secours allait me… secourir. En l’occurrence m’indiquer les coordonnées d’un serrurier de permanence. Je tombe sur une boîte vocale. Une voix, peu amène, et pour être franc carrément agressive, m’informe que j’ai composé les urgences, que mon numéro de téléphone a été identifié et que j’encoure de très graves ennuis si par malheur mon appel n’est pas justifié. D’abord surpris, je ne réagis pas. Le message recommence, une fois, deux fois. Je me dis alors que je ne suis peut-être pas une urgence… Que je suis peut-être, sans le savoir, en train de commettre un délit… Que je m’expose à des poursuites. J’imagine une brigade spéciale… Ils identifient mon téléphone. Ils tapotent mon nom sur leur ordinateur pour voir si je suis fiché… Ou pire, avant de décrocher, ils transfèrent mon appel au laboratoire d’analyse et de traitement du signal (LATS), qui, comme chacun le sait effectue des analyses vocales pour le compte de la police. Pendant ce temps, la boîte vocale continue de papoter. Je m’inquiète. C’est trop long. Un service d’urgence, ça doit répondre vite, sinon ce n’est plus un service d’urgence. C’est bizarre. Finalement, pris de panique, je raccroche.

Alors, de cette mésaventure j’ai retenu deux choses :

D’abord, Police Secours ne répond plus – du moins à Strasbourg. À la place d’un homme ou d’une femme à l’écoute de son problème, on tombe sur une machine, une voix impersonnelle, menaçante, je-m’en-foutiste. Une voix qui n’est pas là pour vous réconforter, loin s’en faut. À la réflexion, je me demande même, dans l’hypothèse où j’aurais eu l’audace d’insister, si cette machine ne m’aurait pas demandé : « Vous avez été victime d’un accident, tapez 1 – Vous avez été victime d’un vol, tapez 2 – D’une agression, tapez 3… ». Ou pire : « Cette communication vous sera facturée 0,25 centimes d’euro la minute. Si vous acceptez tapez dièse… »

Ensuite, malgré le tapage publicitaire, les services de renseignement sont incapables de vous fournir autre chose qu’un renseignement au premier degré. Vous donnez un nom, une adresse, et l’on vous communique le numéro de téléphone. Point barre. Fini le temps où l’on s’expliquait avec la dame du téléphone, parfois accueillante, et, certes, parfois renfrognée, mais que diable! on finissait quand même par se comprendre.

Souvent on entend nos « chers dirigeants », pour faire passer une mesure désagréable qui concerne la sécu, nos retraites ou je ne sais quoi, nous parler de l’héritage qu’on veut laisser à ses enfants. « C’est ce que vous voulez pour vos enfants ? Moi, pas. » Eh bien, si je suis triste de ne plus pouvoir téléphoner à gare, à la poste, à la banque, et même à la… police, directement, simplement, et de discuter avec le chef de gare, le postier, mon banquier ou un policier, de mon petit problème, je suis encore plus triste de laisser à mes enfants ce monde… désincarné.

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La PJ, de 1988 à 1991

PARTIE 21 – Avec le retour de Pierre Joxe, à la tête du ministère de l’intérieur, pour la police judiciaire revient l’époque de la modération et de la raison. En effet, pour mettre fin aux rivalités entre services, et peut-être pour asseoir son autorité, Joxe durcit sa position vis-à-vis des médias. Il renforce la politique d’isolement de la police – politique qu’il avait amorcée lors de son passage précédent. Du coup, devant l’aphasie des commissaires, les journalistes font la cour aux magistrats. La plupart vont adorer. Et, bien vite, les juges font la une des journaux, transgressant gaillardement le tabou du « secret de l’instruction ».

Si les enquêtes sur les « crimes de sang » évoluent peu (la police scientifique telle qu’on la connaît aujourd’hui en est gang-des-postiches-en-action_affairescriminelles.1183318952.jpgencore à ses balbutiements), le banditisme prend une allure différente. Les Guérini, Zampa, Zemour, etc., sont histoires anciennes. La dernière équipe folklorique sera le gang des postiches. Les « inventeurs » de cette méthode, qui à ma connaissance n’ont jamais été inquiétés, du moins pour ces faits, ont habilement mélangé les genres. À la fois braqueurs et casseurs. Grossièrement grimés, ils pénètrent dans une agence bancaire, braquent employés et clients et, au burin et au marteau, s’attaquent aux coffres privés, ceux qui sont supposés renfermés les objets précieux des citoyens friqués. En l’espace de cinq ou six ans, c’est ainsi plusieurs dizaines de banques qui sont visitées, avec un butin incertain, mais… conséquent. Pour se protéger, les banquiers installent des alarmes sensibles aux bruits dans les salles fortes de leurs principales agences. La défense arrive cependant un peu tard. Car c’est par de classiques méthodes de filatures et de surveillances que les policiers de la BRI et de la BRB comptent mettre un terme à ces exploits un peu trop… médiatiques. Le 14 janvier 1986, ils se positionnent autour du Crédit Lyonnais, rue du Docteur-Blanche, à Paris. Les bandits sont à l’intérieur. Pour éviter toutes bavures, l’intention des antigangs est d’attendre la meilleure opportunité pour agir. Une opération retour, comme on dit. Mais il y a cafouillage au niveau du commandement. On a reproché au chef de la BRB, le commissaire Raymond Mertz, sa trop grande impétuosité. Il n’aurait pas maîtrisé ses nerfs, avec une volonté d’en découdre et une intervention prématurée. C’est sans doute vrai. Pourtant, à la réflexion, je pense que cet homme, peu goûté des chouchous du 36, a servi de… « bouc commissaire ». Car le bilan est lourd, et difficile à assumer pour de grands services : un policier et un gangster tués, trois policiers blessés et une partie des truands qui s’évapore dans la nature. Il s’agit de cacher ce qui crève les yeux : une grave mésentente entre les services. Dans le déballage qui suivra on associera le nom de policiers ripoux à cette débandade, histoire sans doute d’étouffer le mécontentement des inspecteurs. Olivier Marchal s’est inspiré de ces faits dans son film 36, quai des Orfèvres. Plus tard, Jean-Edern Hallier, l’ennemi intime de Mitterrand, déclare qu’un contrat avait été mis sur sa tête et que la cellule élyséenne avait passé un deal avec deux membres du gang des postiches (les « inventeurs » du gang des postiches auraient-ils bénéficié d’une protection?). Ces allégations ont été confirmées par le capitaine Paul Barril. En 2004, Michel Fourniret, le tueur en série, affirmera qu’il a récupéré le butin du gang des postiches, dissimulé dans des tombes de différents cimetières. Difficile parfois de ne pas mélanger fiction et réalité.

Le 22 avril 1988, des indépendantistes Canaques attaquent le poste de gendarmerie de Fayaoué, à Ouvéa, dans l’archipel des îles Loyauté, en Nouvelle-Calédonie. Ils tuent quatre gendarmes et en prennent vingt-sept en otages.requisition-des-forces-armees-extrait.1183320599.jpg Conseillé par Christian Prouteau, François Mitterrand envoie le chef du GIGN, le capitaine Philippe Legorjus, afin de négocier et à défaut de préparer une action. Les pourparlers sont impossibles. Legorjus et ses hommes sont même séquestrés durant quelques jours. Le cinq mai 1988, trois jours avant le deuxième tour des élections présidentielles, Jacques Chirac, Premier ministre de cohabitation, reprend la main. Il déclenche l’opération Victor. Sous les ordres du général Vidal, l’armée donne l’assaut aux grottes d’Ouvéa. Le bilan est lourd. Deux militaires sont tués et tous les preneurs d’otages (dix-neuf) sont abattus, certains dans des conditions troublantes. Ces événements, habilement exploités, permettent à Mitterrand d’être réinvesti pour sept ans. Philippe Legorjus a depuis quitté la gendarmerie nationale. Il a donné sa version des faits dans un livre La morale et l’action, aux éditions Fixot. Le juriste et criminologue Cédric Michalski a effectué une étude juridique sur ces événements, et notamment sur la loi d’amnistie qui a suivi, dans une brève synthèse intitulée Questions de fait, Réponses de droit, qu’on peut consulter sur Internet.

philippe-legorjus_gign_org.jpgUn an plus tard, Laurent Fabius, alors président de l’Assemblée nationale, refuse une minute de silence à la mémoire des gendarmes assassinés. Une attitude méprisante – et méprisable.

En 1989, le gouvernement Michel Rocard fait adopter une loi créant le RMI. 570.000 foyers sont concernés. Et Zinédine Zidane débute sa carrière professionnelle. Son premier match en première division l’oppose au FC Nantes, au stade La Beaujoire. Pendant ce temps, tout à l’Est, 28 ans après son édification, le mur de la honte s’écroule. Le communisme n’y survivra pas.

La création de l’office central de la grande délinquance financière, en 1990, montre le tournant pris par la PJ. L’analyse est simple : la plupart des actions criminelles ont le profit pour mobile. On va donc s’attaquer à « l’argent sale » pour décourager les délinquants ou pour les châtier. Cette même année, dans une usine du Portugal, la 3.700.001ème 2CV sort des chaînes de montage. Ce sera la dernière « deuche ». Je me demande qui l’a achetée !

Au cours de l’été 1991, l’Ile-de-France connaît une vague de violences urbaines. Pierre Joxe créé les brigades régionales d’enquête et de coordination (BREC). Il s’agit de structures rattachées aux SRPJ et destinées à lutter contre les bandes organisées sévissant dans les grands ensembles urbains. La première du genre est installée à Versailles, en septembre 1991. Ce sera l’une des dernières décisions de Joxe avant d’être nommé ministre de la défense, en remplacement de Jean-Pierre Chevènement. En effet, ce dernier souhaite exprimer son désaccord sur l’engagement des troupes françaises dans la guerre d’Irak. Il déclare : « Un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Il démissionne. Cette première guerre d’Irak fera probablement plus de 200.000 victimes et, en raison de l’incendie des puits de pétrole et de l’utilisation d’uranium appauvri, elle aura un impact écologique dont on n’a pas encore mesuré toutes les conséquences.

Le trio maudit – Elle a 18 ans. Elle s’appelle Valérie Subra et exerce le métier de vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter. Mais elle a de l’ambition. Elle veut s’élever. Pour cela, elle profite de sa beauté et de sa jeunesse en marivaudant avec des hommes mûrs et nantis. Pour faire simple, elle michetonne. Elle fréquente Laurent Hattab, 19 ans. Ce dernier, s’occupe d’un commerce de sweat-shirts, la société « Tee for two », dont son père lui a offert la moitié des parts. Il roule voiture de sport et, avec ses allures de fils à papa, il impressionne fortement son amie. Le troisième larron est le plus âgé. Il se nomme Jean-Rémi Sarrau. Il a 21 ans, mais il est plus terne. C’est un suiveur.

Ces trois-là, pour s’enrichir rapidement, mettent au point un plan des plus simples – et des plus bêtes qu’il soit…

Le samedi 8 décembre 1984, à 18 heures 55, l’intervention de police-secours est requise au 97, rue de Prony, à Paris, dans le XVII° arrondissement.Il s’agit du domicile, à la fois personnel et professionnel, de Gérard Le Laidier, 50 ans, avocat. Les policiers sont accueillis sur place par Madame Françoise Nicouleau, secrétaire de l’étude, qui leur ouvre la porte. Ils découvrent alors, étendu sur le sol d’une pièce faisant office de bureau, le cadavre ensanglanté de Gérard Le Laidier.

Le lundi 17 décembre, la concierge du 12, rue Marguerite, dans le XVII° arrondissement, s’inquiète du désordre de l’appartement de Monsieur Laurent Zarade, chez qui elle effectue habituellement le ménage.Agé de 27 ans, cet homme est responsable d’une société familiale de confection implantée dans le Sentier. Il occupe dans l’immeuble un appartement de quatre pièces, contiguë à celui de ses parents. Son frère, Thierry Zarade défonce la porte d’une pièce servant à la fois de bureau et de chambre d’amis. Gérard Zarade gît près du lit, les pieds et les mains attachés, la tête dissimulée par un peignoir de bains de couleur rose, maculé de sang. Une écharpe bleu marine lui enserre le cou.

Les enquêteurs ont tôt fait de déterminer une relation commune aux deux hommes : Valérie Subra.

Interpellée, en quelques heures la jeune fille passe aux aveux. Elle dénonce ses deux complices. Ils sont arrêtés et les perquisitions permettent de retrouver plusieurs objets appartenant aux victimes. Une affaire carrée, comme on dit à la crim’.

Autour d’un verre au Martin’s, près du bois de boulogne, ces trois jeunes gens avaient décidé de se procurer de l’argent par n’importe quel moyen, avec l’intention de s’installer aux Etats-Unis. Il semble que ce soit Hattab qui ait eu une idée géniale : Valérie se fait inviter chez des hommes fortunés, et, après avoir émoustillé le pigeon, elle leur ouvre la porte. Il ne leur reste plus qu’à rafler le magot.

Aussitôt dit… Pour le premier meurtre, les deux jeunes gens ont ligoté Le Laidier et Valérie, afin de dédouaner cette dernière. Ils n’ont donc pas l’idée de supprimer leur proie. Mais il est probable que leur comédie ait fait long feu. Aussi, pour éviter un témoignage compromettant, ils décident de tuer l’avocat. Ils le frappent à coups de pied, à coups de poing, puis à l’aide d’une matraque, qui se brise sous la violence des chocs. Ils finissent par le poignarder. Une mortproces_photo_livre_unrendezvousdenfer.1183318651.jpg affreuse. Pour le second les choses sont plus claires. La décision est prise dès le départ de liquider Laurent Zarade, car celui-ci connaît trop bien Valérie. D’après leurs aveux, Sarraud bâillonne Zarade avec une écharpe et il lui tient la tête tandis que Hattab lui porte des coups à la gorge à l’aide d’un coupe-papier. Mais, malgré son bâillon, celui-ci crie de douleur. Pour étouffer ses hurlements, les deux assassins saisissent alors chacun un côté de l’écharpe et cherchent à étrangler leur victime. Zarade glisse sur le sol, mais il n’est pas mort. Saraud lui enveloppe la tête dans un peignoir, sans doute pour tenter de l’étouffer, tandis que Hattab lui enfonce par trois fois le coupe-papier dans la région du cœur.

Isabelle Pelletier a fidèlement relaté les faits dans un livre Rendez-vous en enfer, aux éditions J’ai Lu. Quant à Bertrand Tavernier, il s’est inspiré de cette sordide histoire pour son film, L’Appât, sorti en 1995.

Devant la cour d’assises de Paris, en janvier 1988, les trois jeunes gens ne montrent aucun remord. Laurent Hattab fait même preuve d’arrogance. Aucune considération pour la famille des deux victimes, assise au premier rang. Maître Szpiner, de sa voix de baryton clame : « Ils sont de la race de Paulin », faisant ainsi allusion au tueur de vieilles dames.

Le jury les déclare coupables et tous trois sont condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité. Une peine virtuelle, puisque Valérie Subra a été libérée en 2001 et Laurent Hattab et Jean-Rémi Sarraud deux ans plus tard.

Si la bêtise était une circonstance atténuante, ils n’auraient sans doute pas été condamnés – mais alors, les prisons seraient à moitié vides.

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L'ADN à toutes les sauces

Plusieurs centaines d’affaires, crimes ou délits, auraient été résolues grâce au fichier génétique. On nous assène ce résultat comme un justificatif à son décuplement. Pourtant, personne ne chicane sur son efficacité. Ce que bon nombre contestent, c’est son utilisation. Ou plutôt l’utilisation qui pourrait en être faite dans un avenir relativement proche.

couverture-meilleurdesmondes.1182519804.jpgCar, qu’on ne s’y trompe pas, le clonage des hommes est en marche. Demain, nos descendants seront peut-être programmés génétiquement pour s’intégrer dans l’une des cinq catégories de la population (de l’élite intellectuelle à la classe des travailleurs), comme dans le livre d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes. Il faut espérer que non. Mais…

Tout commence avec la découverte de l’ADN. On attribue celle-ci aux recherches sur des pneumocoques effectués en 1928, par l’anglais Fred Griffith. Toutefois, malgré les preuves qui s’accumulent, la communauté scientifique traîne les pieds. Elle n’accepte pas le principe d’un support matériel de l’hérédité. Sans doute un rien de religiosité chez nos érudits, ou le désir inavoué d’entretenir le côté magique de la vie. La structure en double hélice, tel qu’on représente l’ADN aujourd’hui, est finalement démontrée par Jim Watson et Francis Crickadn-collection-corbis.1182529636.jpg, en 1953.

Rapidement, la médecine s’empare de cette découverte. Les chercheurs les plus sérieux tentent d’identifier les malformations génétiques susceptibles d’expliquer certaines maladies, tandis que d’autres fouillent les gènes des criminels et des pervers à la recherche de « la petite bête » qui justifierait leur comportement asocial. On assiste à l’accroissement des tests génétiques. Puis on se dit, qu’il serait plus simple d’éviter les maladies plutôt que de les soigner. On s’attaque alors aux embryons. Avec une fâcheuse tendance à inciter à l’avortement les futures mamans, lorsque leur bébé présente un ADN douteux. Il faut dire que les parents admettent difficilement un rejeton qui ne correspondrait pas aux critères de notre époque. Pourquoi s’en priver, puisqu’on peut choisir… Les premiers pas d’une sélection prénatale sont donc franchis. Comme disait, il y a un demi-siècle, un responsable malfaisant d’un pays voisin : On veut une jeunesse saine. De nos jours, si la société se penche sur ce problème, ce n’est pas pour sélectionner une « race pure », mais pour de banales raisons économiques.

Revenons au fichier génétique français, le FNAEG, qui fait l’orgueil de certains hauts fonctionnaires de la police nationale. Il serait, dit-on, déjà gros de plus de quatre cent mille noms. Mais ce n’est pas suffisant. Pour qu’un fichier soit efficace, tout le monde vous le dira, il faut qu’il contienne un maximum de données. L’idéal serait donc d’archiverrg-renseignemente-generaux-fiches_umourcom.1182520222.jpg l’ensemble de la population. C’est quasiment fait. La Grande-Bretagne a rejeté – mais de peu – le projet de Tony Blair qui consistait à prélever l’ADN de tous les nouveau-nés. Et, dans l’aréopage européen, personne ne semble opposé à cette éventualité. Question d’efficacité. Pour nous rassurer, on nous dit que seules les parties non codantes du gène sont archivées. Oui, mais elles sont conservées 40 ans pour les condamnés et 25 ans pour les autres (100 ans en Grande-Bretagne). Aucune amnistie, aucun retrait possible. Il s’agit bien d’un stockage de données « à toutes fins utiles ». De son côté, le comité d’éthique (comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé) met de l’huile sur le feu en affirmant : « […] les régions non codantes sont vraisemblablement les plus riches en informations diverses. » Or, dans quelques années, affirment les chercheurs, l’ADN aura été entièrement décortiqué. Et qui peut prédire ce qui nous attend dans quarante ans ! Aujourd’hui, en 2007, le plus grand pays du monde, par son étendue et sa population, procède à la sélection des enfants à naître. Les Chinois ont en effet une démographie qui ne correspond pas à l’ambition économique de leurs dirigeants. Ils n’en sont pas encore à tripatouiller les gènes, mais cela pourrait bien venir. Qu’on ne s’y trompe pas, cette colossale base de données que constitue le FNAEG attire les fouineurs de tout crin. Certains se penchent sur le profil génétique du criminel, comme d’autres, en d’autres temps, ont palpé le crâne des enfants, à la recherche de la bosse des maths, ou pire encore. Le profiler de demain, n’aura rien à voir avec celui des séries télé. Il portera blouse blanche et ne s’intéressera guère au comportement psychologique des individus. Il se contentera d’éplucher des morceaux d’ADN.

Huxley, dans son livre, qui date de 1932, nous décrit une société où tous les enfants sont des bébés-éprouvette. Ils sont génétiquement programmés en fonction des besoins de la collectivité. Une sorte d’immigration contrôlée (à quand le ministère du contrôle prénatal ?). Et pour empêcher les gens de prendre conscience de leur servitude, on distribue le soma, la pilule du bonheur.

gandhi_google.1182520412.jpegAu XIX° siècle, un Américain a refusé de payer un impôt qu’il trouvait injuste. Il a du même coup inventé la désobéissance civile. En d’autres circonstances, Mohandas Gandhi et Martin Luther King, ont repris le flambeau. Chez nous, ceux qui refusaient la guerre d’Algérie, les objecteurs de conscience, n’ont pas agi différemment. Et, d’une certaine manière, n’a-t-on pas reproché à Maurice Papon d’avoir été incapable de faire front à un gouvernement fantoche, et de ne pas avoir fait preuve de désobéissance civile ? Alors, faut-il comme certains refuser le prélèvement ADN et se mettre ainsi hors la loi ? Faut-il encourager à la désobéissance civile ? Ce n’est pas à moi de répondre. Mais il ne me semble pas raisonnable de prendre le moindre risque pour notre avenir, même au nom de la sécurité, de l’efficacité, ou du progrès. Après tout, on nous rebat les oreilles sur les conséquences de la pollution à quelques dizaines d’années, sans posséder plus de certitudes sur l’évolution de la planète.

Le comité d’éthique demande la mise en place d’un contre-pouvoir et nombre de personnalités réclament un débat public. Mais rien n’y fait. Devant l’indifférence des gens, le rouleau compresseur poursuit son avancée. Je suis étonné de l’absence de réaction de certains cadres de la police, dont je connais la droiture, ou des syndicats de policiers ou de magistrats, d’habitude pourtant si prompts à réagir. Tous paraissent hypnotisés par la course aux résultats. Il y a quelques dizaines d’années, certains services de police obtenaient des bilans époustouflants – grâce à des méthodes beaucoup plus artisanales. Et pourtant, personne ne parle de réintroduire la « gégène » dans les commissariats. Dans l’immédiat, notre seule garantie est représentée par la commission nationale informatique et liberté (CNIL), un « machin » aux statuts flous et aux moyens dérisoires.hurle-a-la-lune.1182520523.jpg

Je crois qu’il faut soutenir les personnalités qui appellent à un débat public sur l’archivage de notre ADN. Je pense qu’il faut instituer un pendant au pouvoir exorbitant de ceux qui ont accès à ce fichier. Durant la campagne présidentielle que l’on vient de… subir, on a entendu bien des âneries, mais la pire, celle qui fait froid dans le dos, a sans doute été : « Je veux protéger les Français. »

Je pense qu’il faut recracher la pilule du bonheur.

 

 

 

 

 

Les heures sup'

Après les gendarmes, à leur tour les policiers grognent. Ils réclament le paiement des heures supplémentaires. Mais, eux, pour se faire entendre, ils ont des syndicats. Cependant, si ces syndicats sont affiche_snop.1181852943.jpgtous d’accord pour rouscailler, un seul, me semble-t-il, a appelé à manifester, ce jeudi 14 juin : le syndicat national des officiers de police (SNOP). Deux milles manifestants…, selon la police. Bon, on ne va pas discuter les droits syndicaux, mais si la SNCF faisait grève entre les deux tours des élections législatives, on ne manquerait pas d’y voir un fricotage politique. La fin justifie peut-être les moyens – mais c’est… moyen.

L’administration a comptabilisé six à sept millions d’heures supplémentaires qui seraient dues aux officiers de police. Elle envisage, même si elle s’en défend, d’effectuer un abattement de 40% et d’étaler le règlement du solde sur plusieurs années au tarif horaire de 9 € 25, ce qui doit correspondre à peu près au smic. On comprend mieux pourquoi les godasses à clous crissent sur le macadam.

Les heures supplémentaires sont calculées par un logiciel, le géopole. Sauf dans certains services où l’on ne fait guère confiance aux arcanes de l’informatique pour traiter cette question si délicate, et où l’on préfère se pencher sur un bon vieux cahier à carreaux, la pointe Bic à la main. À croire que ces fortes têtes ne font pas confiance à la robotique de l’auguste maison. Quant aux quidams, ils seraient en droit d’être dubitatifs, en songeant que ces mêmes machines gèrent aussi les fichiers de police … Mais ça… pas bien, ça mauvaises pensées.

Quelques vieux routiers, comme moi, se disent que la police a bien changé. Il n’y a pas si longtemps, on parlait de « récups ». Et chacun comptabilisait les siennes. Certains les prenaient, d’autres pas. Ou alors à l’occasion d’une mutation ou d’un départ en retraite, l’heureux détenteur de ces jours, de ces semaines, voire de ces mois de « congés compensateurs » passait alors un deal avec son patron. Et celui-ci signait les congés sans rien demander à personne. Et tout le monde s’y retrouvait. Mais, dans la police comme ailleurs, la confiance devient une qualité rare.

L’année prochaine, les officiers de police vont passer cadre « A » de l’administration, c’est-à-dire qu’ils vont rejoindre officiellement le corps de commandement. Une belle avancée. Cette réforme est normale, à la vue des diplômes qu’alignent les élèves officiers. De plus, elle est largement justifiée, car ce corps assume de fait le commandement, depuis que les commissaires ont passé la main. Ces derniers visent plus haut, « l’échelle lettres », celle des hauts fonctionnaires. Je crois même que mon grade va être supprimé. Si ce n’est déjà fait. Bon, tant que c’est que le grade…

Moi, ce qui me turlupine un peu, c’est que les flics cherchent à se fondre dans la masse des salariés Ilsflagrant_delit.1181853132.jpg veulent comme tout à chacun bénéficier des week-ends, des jours fériés, des 35 heures, etc. Les anciens m’avaient expliqué, alors que je n’étais qu’un bleu, qu’on exerçait un métier hors du commun (d’où l’interdiction du droit de grève), et qu’à ce titre, on devait travailler nuit et jour, si nécessaire. Je me souviens d’un inspecteur de la VP (voie publique) qui a passé une nuit de planque allongé sous une voiture pour se faire un siphonneur (voleur d’essence). Ou de ce groupe d’antigang dont aucun n’a décroché pendant près d’une semaine dans l’attente que les braqueurs sur lesquels ils bossaient depuis des mois passent à l’action. Pas question de louper le flag. Mouais ! Il y a un rien de nostalgie dans mes propos. Mais putain qu’on l’aimait ce boulot ! Alors, que des flics manifestent pour le paiement d’heures supplémentaires, à nous, les vieux, ça nous paraît… antinomique. Cela fait penser à ces lycéens qui, gravement, défilaient pour défendre leur retraite. Qu’on se rassure, ce job présentait aussi des avantages, par exemple, on pouvait faire sauter ses P-V, ou ceux de ses amis. Et, plus sérieusement, tous les cinq ans, on se prenait une année-cadeau pour la retraite. Ainsi, à 55 ans, on pouvait préparer ses gaules et ses appâts, le plein d’annuités dans la musette – et la rage au ventre d’être obligé d’abdiquer.

En cette période où le travail est denrée rare et où la génération des quadras voit sa retraite par le petit bout de la lorgnette, alors, je me dis (je ne vais pas me faire que des amis), qu’il est peut-être déplacé de tirer trop fort sur la corde.

La PJ, de 1986 à 1988

PARTIE 20 – En mars 1986, Charles Pasqua remplace Pierre Joxe à la tête du ministère de l’intérieur. Son vieux complice, Robert Pandraud, est bombardé ministre délégué, chargé de la sécurité. Ces nominations font suite aux élections législatives qui ont donné une courte avancée à l’union RPR-UDF. Jacques Chirac devient Premier ministre. Et le professeur Raymond Barre, après nous avoir initié au «microcosme parisien», nous parle le premier de la «cohabitation».

Après la charge des gauchos, après le labyrinthe des réseaux francs maçonniques, à l’arrivée de Pasqua les policiers appréhendent le retour des vétérans du SAC. Mais, la robert-pandraud_assemblee-nationale.1181574759.jpgprésence de Pandraud rassure. Certes, il a traîné ses guêtres dans les mêmes ruisseaux fangeux que son ministre de tutelle, mais pour les flics, c’est un vrai flic. Il a été directeur général de la police, et chacun sait que même du temps de Gaston Defferre, il a toujours gardé un œil, et un peu plus, sur les policiers. Au point que certains disaient alors qu’il était mieux informé que le ministre socialiste. Je me souviens d’une affaire de prises d’otages et d’une filature dans les embouteillages d’un retour de week-end. Je postillonne depuis ma voiture dans une radio crachoteuse pour tenter de faire le point. Le trafic sur les ondes est aussi dense que sur l’autoroute du sud, et il n’est pas facile de calmer la verve d’une cinquantaine de policiers surexcités. Soudain, une voix de stentor couvre la cacophonie. C’est Pandraud. Il suit les événements en direct, depuis le PC de l’OCRB. Les flics sont des enfants. Ils préfèrent voir le chef s’intégrer à une équipe plutôt que de l’accompagner lors d’un show médiatique dans une banlieue de loubards.

En 1985, Pierre Joxe a remodelé la PJ, en créant notamment une sous-direction de la police technique, jetant ainsi les bases d’une police moderne. Et son successeur a eu le mérite de résister à la manie qui consiste à démolir pour rebâtir à sa main.

Le 19 juin 1986, Coluche se tue dans un accident de moto, sur une petite route des Alpes-Maritimes, dans des circonstances que certains ont trouvé… étranges. En septembre, une série d’attentats frappe la capitale, dont le plus meurtrier est celui commis devant les établissements Tati, rue de Rennes. Ces actes sont revendiqués par le CSPPA (comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes) et les FARL (fractions armées révolutionnaires libanaises).

Au mois de décembre, des étudiants occupent la Sorbonne. Ils manifestent contre le projet de réforme du ministre de la recherche et de l’enseignement supérieur, Alain Devaquet. Un petit groupe tente de dresser des barricades à l’angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue de Vaugirard. Les policiers reçoivent l’ordre de neutraliser les manifestant avant que le mouvement ne prenne de l’ampleur (le syndrome de 68 ?). Une équipe de voltigeurs motocyclistes est envoyée sur place. Ils prennent en chasse un jeune homme qui se réfugie dans le hall d’un immeuble et le bastonnent durement. Il s’agit de Malik Oussekine. Transporté à l’hôpital Cochin, il ne survivra pas. En plus des coups qu’il a reçus, Oussekine souffrait d’une insuffisance rénale, fait qui était, hélas, ignoré des urgentistes. L’affaire fait grand bruit. Pasqua heurte l’opinion publique en soutenant l’action de la police, alors que le débordement des deux voltigeurs est évident. Ils seront d’ailleurs condamnés, l’un à deux ans de prison, l’autre à cinq ans. Pandraud ne fait pas mieux en déclarant : « Si mon fils était sous dialyse, je l’empêcherais d’aller faire le con dans les manifestations. » Peu après, Chirac retire le projet de réforme, Devaquet démissionne et le bataillon des voltigeurs est dissous.

L’année suivante, c’est l’épilogue de la saga de la guerre des gangs, avec la mort brutale d’André Gau, alias Dédé le gode. En 1987, Henry Botey, celui que la presse a surnommé le « premier proxénète de France », a de sérieux ennuis. Ce n’est pas vraiment un mac, mais plutôt un… homme d’affaires. Il règne sur Pigalle. Pas un bar, pas une boîte de nuit, pas un hôtel de passes, où il ne possède des intérêts. Mais l’un de ses anciens employés, un certain Alain Picaud, surnommé le Gitan, gros bras et petitealain-picaud_archives_perso.1181574955.jpg tête, en a assez des seconds rôles. Il décide que son ancien boss a atteint la limite d’âge et que la place lui revient. Pour Botey, pas question de céder. Pourtant, après un avertissement sous la forme de deux ou trois balles de fort calibre qui lui sifflent aux oreilles, il décide de se protéger. Et, il fait appel à Dédé Gau. Ce dernier flaire la bonne affaire. Il y voit un super fromage. Car pour lui, Picaud n’est qu’une lopette. Ce qu’il n’a pas compris, le Dédé, c’est que la lopette n’agit pas d’initiative. Il fait l’objet d’une « poussette ». Derrière lui, il y a Jacques Imbert, dit Jacky le mat. Et ce dernier, avec trois ou quatre complices non identifiés (et pas nécessairement français) a décidé de faire main basse sur le monde interlope de Paris, puis des autres grandes villes hexagonales. Ce que d’aucun ont surnommé « la nouvelle mafia française ». Ce jeudi 10 décembre, Dédé Gau est en compagnie de Botey et d’un vieil ami, Jean-Pierre Le Pape. Ce dernier n’est pas un enfant de chœur, on le considère comme « l’inventeur » du gang des postiches, mais il est là par hasard. Botey lui propose de le raccompagner. Juste le temps d’un coup de fil, lui dit-il. En fait, Picaud doit le rappeler à vingt heures, dans une cabine publique du boulevard Bineau, à Neuilly. Le téléphone sonne. Botey et Gau se serrent dans la cabine téléphonique. Mais tous deux ont dû s’embourgeoiser, ou ils sont trop sûrs d’eux. Ils n’ont pas remarqué une voiture, garée à proximité. Picaud leur a tendu une embuscade. Il les surveille. Il saute de son véhicule et se précipite vers la cabine téléphonique. Au passage, il tire trois balles de 9mm sur Jean-Pierre Le Pape, qu’il ne connaît même pas, et braque son calibre sur Dédé. Mais l’arme s’enraye. Il dégaine alors un petit 6.35 et vide son chargeur avant de grimper dans sa voiture et de démarrer en trombe. Le Pape se relève. Il n’a rien. Les trois balles ont traversé son blouson. Henry Botey sort de la cabine. Il est indemne. Quant à André Gau, il est mort. C’était le dernier survivant de la guerre contre les Zemour. En guise d’oraison funèbre, l’un de ses amis a dit : « Il avait trop vécu. » Mais vous savez, dans le milieu, les amis… D’autres ont dit que Le Pape portait en permanence un blouson pare-balles. Allez savoir pourquoi ! Alain Picaud a été andre-gau_archives-perso.1181575163.jpgarrêté quelques jours plus tard. Il a reconnu les faits. En bon demi-sel, il n’a pas compris qu’il venait de servir la soupe à Jacky le mat.

En septembre 1987, Jean-Marie Le Pen, au cours de l’émission RTL-Le Monde, déclare que les chambres à gaz ne sont qu’un point de détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, et, en mars 1988, la ville kurde d’Halabja, au nord de l’Irak, est bombardée avec des armes chimiques. Cinq mille personnes sont gazées. Des hommes, des femmes, des enfants. L’année suivante de pseudos historiens s’interrogeront pour savoir s’il s’agit d’un crime de guerre commis par l’Iran ou d’un crime contre l’humanité perpétré par l’Irak. Question de sémantique, doivent se dire les victimes. En tout cas, la communauté internationale ne bronche pas. Sadam Hussein n’est pas encore le diable et l’Irak est un allié de l’Europe et des Etats-Unis. Quant à l’Iran, deux mois seulement après ces événements, la France renoue des relations diplomatiques normales avec ce pays. Il est vrai qu’entre temps, il y a eu la libération « miraculeuse » des trois otages, Marcel Carton, Marcel Fontaine et Jean-Paul Kauffmann – juste entre les deux tours des élections présidentielles. Rappelons que ces hommes étaient détenus depuis plusieurs années par l’organisation pro-iranienne du Jihad Islamique.

Le 8 mai 1988, Mitterrand écrase Chirac au second tour des présidentielles. Et il repart pour sept ans. Mais le PS n’obtient pas la majorité à la chambre des députés et Michel Rocard se voit contraint à l’ouverture. Du coup, son gouvernement est composite : socialistes, radicaux et même des ministres issus de l’UDF.

Le tueur de vieilles dames – le 5 octobre 1984, une vieille dame de 91 ans, Germaine Petiot est agressée à son domicile, rue Lepic, près de Montmartre. Ses deux agresseurs l’ont rouée de coups pour lui fthierry-paulin-travesti_dossier_meurtre.1181575674.jpgaire dire où elle cache ses économies. Mais elle s’en sort vivante. Elle a de la chance. Peu après, le même jour, c’est le tour d’Anna Barbier-Ponthus. Cette personne de 83 ans rentre chez elle, son cabas à la main. Au moment où elle déverrouille sa porte, elle est poussée à l’intérieur de son petit appartement, rue Saulnier, dans le IX°, tout proche du XVIII°. Elle est ligotée, battue et finalement étouffée à l’aide d’un oreiller. On lui a volé quelques centaines de francs. Ce sont les deux premières victimes recensées du « tueur de vieilles dames ». La première a survécu. Toutes les autres sont mortes, sauf la dernière, Madame Finaltéri, qui a permis l’arrestation de l’assassin. Le juge Philippe Jeannin recensera dix-huit victimes et écartera provisoirement trois dossiers dont le modus operandi diffère quelque peu. Ces meurtres en série passionnent l’opinion publique et crée une psychose (bien compréhensible) chez les personnes âgées. La brigade criminelle se trouve devant le type même d’enquête difficile à résoudre : aucun lien entre le ou les assassins et les victimes, et aucun mobile, si ce n’est le maigre porte-monnaie de ces vieilles dames. À l’affolement qui suit la révélation de ces meurtres en série, Pierre Touraine, le directeur de la PJ prend des mesures d’urgence. Il s’agit essentiellement de rassurer la population et de répondre à l’attente de Pierre Joxe. Car cet ancien patron de la criminelle sait bien que cela ne fera pas avancer l’enquête. Le XVIII° est envahi par les forces de l’ordre – ce qui peut toujours avoir un effet dissuasif, et par les journalistes. Toute la presse est sur le pied de guerre. Le Parisien sort même un portrait-robot fondé sur un vague témoignage et la PJ, sous pression, interpelle un pauvre quidam qui, après quelques heures de garde à vue, sera relâché avec les excuses du commissaire. Puis, les crimes s’arrêtent et le XVIII° retrouve son calme. Un an plus tard, ça recommence, cette fois dans le XIV°, autour de l’église d’Alésia. On s’intéresse aux ouailles du curé, qui vient, lui aussi, de changer d’arrondissement, et qui s’occupe de jeunes en difficulté. Chou blanc. Les interpellations se multiplient dans le milieu des toxicomanes, des trafiquants de tout genre, des détraqués, sans résultat. Enfin, en janvier 1986, l’identité judiciaire, après un travail de fourmi (le fichier n’est pas encore informatisé) parvient à déterminer avec certitude que la plupart de ces crimes sont le fait d’un seul individu. Mais qui ? Enfin, la chance sourit aux enquêteurs et surtout à Madame Finaltéri, qui a survécu à ses blessures. Elle fournit une description minutieuse de son agresseur : 1.80 mètre, métis, les cheveux décolorés et portant une boucle d’oreille. C’est ainsi que lecommisssaire-francis-jacob_dossier_meurtre.1181576647.jpg commissaire Francis Jacob, le portrait-robot en poche, repère dans la rue un individu dont le signalement correspond. Il est seul. Il hésite, je le suppose, puis avec doigté, il procède à l’interpellation du suspect. Thierry Paulin, puisqu’il s’agit de lui, ne fait aucune difficulté pour suivre le policier. Il croit à un simple contrôle de routine. On compare ses empreintes et bingo ! Paulin avouejean-thierry-mathurin_dossier_meurtre.1181576292.jpg rapidement une vingtaine de meurtres. Et il dénonce son complice, Jean-Thierry Mathurin. Les enquêteurs pensent qu’il existe un troisième homme, mais là, Paulin se cabre. Il n’en dira pas plus. Mais il n’est pas exclu qu’il ait protégé un proche. Le doute persiste. Thierry Paulin ne sera jamais condamné. Il meurt du sida le 16 avril 1989. Quant à Mathurin, il a été reconnu coupable de sept meurtres et condamné à une peine de réclusion à perpétuité le 20 décembre 1991.

Avec mon complice de l’époque, Yves Rénier, quelques années plus tard, nous avons écrit le scénario d’un épisode du Commissaire Moulin, intitulé Paris 18. Une fiction largement inspirée de ces faits.

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La PJ, de 1984 à 1986

 

PARTIE 19 – Lorsque Defferre et Franceschi quittent la place Beauvau, la police est KO debout. En matière de sécurité, le bilan du gouvernement de Pierre Mauroy n’est pas reluisant. La DST et les RG, souvent appelés sur des missions identiques par de hauts fonctionnaires au front bien bas, se sont livré pendant deux ans une concurrence frénétique, et stérile. À présent, ces deux services sont exsangues. Quant à la PJ, elle a dû faire face à l’assaut des officiers de gendarmerie. Ceux-ci ne veulent plus être les chefs d’une « police des campagnes », ils ont l’appétit soudain glouton depuis qu’un de leur frère d’armes côtoie le président de la République. La PJ s’est également heurtée à certains magistrats, qui, profitant du flottement politique, ont tenté de sournoises manœuvres pour en prendre la direction. Encouragés par quelques syndicalistes ultra gauchisants, qui pouvaient enfin « bouffer du flic », et assurés de la bienveillance d’un ministre de la Justice qui s’est cru investi d’une mission sacralisée, ils ont d’ailleurs failli réussir. Et pourquoi pas?

broussard-en-operation_archives_perso.1180632732.jpgQuant aux commissaires, bon nombre ont été pris à rebrousse-poil. Persuadés qu’une carrière ne peut se faire sans appui politique, la plupart avaient visé à droite. Pour certains, le tête-à-queue fut spectaculaire. D’autres y laissèrent des plumes – ce qui n’a rien d’étonnant pour des poulets.

Ce fut le cas de Lucien Aimé-blanc. De sa guéguerre contre Robert Broussard, il sortait vaincu. Victime d’une cabale pour avoir trop bien protégé son informateur, Jean-Pierre Maione-Libaude, dit le petit, Aimé-Blanc est muté à Lille. Quant à Maione-Libaude, après quelques mois au trou, il se retrouve… dans le trou, abattu une semaine après sa sortie de prison par des truands, informés par voie de presse des renseignements qu’il avait pu fournir à la police.

Avec le recul, je crois que les années 1981, 82 et 83, ont mis en exergue l’immaturité des policiers et surtout celle des politiques qui auraient dû avoir en charge de juguler leurs enfantillages.

Pendant ce temps, Broussard a pris du poids. Il a l’oreille de Franceschi, et, sagement, il lui souffle de mettre un peu d’huile dans les engrenages. Mais, la prise de conscience est trop tardive. Et à un malaise essentiellement psychologique, le secrétaire d’État répond par des aménagements matériels. Les policiers vont pour l’occasion voir de vieilles revendications enfin satisfaites, comme l’intégration de la sujétion de police (une prime pour acheter le droit de grève) dans le calcul de la retraite, le versement d’une pension à cent pour cent pour les veuves des fonctionnaires tués en service, etc. Toujours bon à prendre, se disent d’aucuns.

C’est dans cette ambiance délétère que démarre l’affaire du petit Grégory. Le 16 octobre 1984, Grégory Villemin, âgé de 4 ans ½, disparaît de la maison de ses parents, à Lépanges-sur-Vologne, dans les Vosges. Dans la soirée, on retrouve son corps dans les eaux de la Vologne, à Docelles, à six kilomètres de son domicile. Il a les bras et lesgregory-villemin_photo_presse.1180629888.jpg jambes liés par une corde et il est mort noyé. Sur le petit corps, aucune trace de violences. À l’évidence, il a été jeté vivant dans la rivière – comme on noierait un chat. Les soupçons se portent sur la famille. Le lendemain, le père de l’enfant, Jean-Marie Villemin, reçoit une lettre anonyme : « […] Ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance, pauvre con… » Deux semaines plus tard, le juge d’Epinal, Jean-Michel Lambert, délivre un mandat d’écroue contre Bernard Laroche, un cousin des Villemin, qui a fait l’objet d’une dénonciation de la part de sa propre cousine, âgée de quinze ans. Quelle famille ! En février 1985, le juge le libère, et un mois plus tard, Villemin père l’abat d’un coup de fusil de chasse. Mais les rumeurs vont bon train. Elles accusent Christine Villemin, la mère du petit Grégory. Dans une divagation intello, Marguerite Duras enfonce le clou. Persuadée de sa culpabilité, elle écrit dans Libération qu’il s’agit d’un crime « sublime, forcément sublime ». La PJ a été longtemps tenue à l’écart de cette enquête lamentable. Ses enquêteurs auraient-ils fait mieux que les gendarmes ? Le commissaire Jacques Corrazi, qui plus tard reprit le dossier, doit probablement le penser. Il aurait au moins réussi à juguler le délire d’un petit juge dont ses pairs ont dit qu’il était un « funambule de la pensée ». Christine Villemin a par la suite été mise en examen pour le meurtre de son fils. Le 3 février 1993, la chambre d’accusation de Dijon estime qu’il n’existe aucune charge contre elle, et rend un arrêt de non-lieu. On ne connaîtra jamais l’assassin du petit Grégory.

À la suite de l’échec du projet de réforme de l’éducation nationale proposé par Alain Savary, Mitterrand change de gouvernement. Le 17 juillet 1984, il nomme Laurent Fabius Premier ministre et place Pierre Joxe, un fidèle parmi les fidèles, à la tête de l’Intérieur. Il y a comme un avis de tempête place Beauvau. Joxe n’est pas un rigolo. Pour situer le bonhomme, peu après son arrivée, il sanctionne durement un gardien surpris en train de mâchouiller un sandwich durant son service. Mais il met de l’ordre dans la maison, et, peu à peu, les réseaux Defferre-Franceschi s’émiettent pour laisser la place à d’autres personnages, plus réfléchis, plus mystérieux et plus… fraternels.

À Fleury-Mérogis, Bruno Sulak a d’autres soucis. Il a écopé de neuf ans de réclusion criminelle pour une série de hold-up, mais pour lui, qui ne supporte pas l’enfermement, c’est inenvisageable. Aussi, prépare-t-il son évasion (la septième, huitième…?). Il promet la lune à un jeune sous-directeur de Fleury-Mérogis et parvient à le convaincre de sulak_archives_perso.1180632855.jpgl’aider dans sa cavale. Sans doute une première chez les matons. Il place des explosifs sur les vitres blindées de sa cellule et sort tranquillement – par la porte. Son intention est de profiter de la panique que doit provoquer l’explosion pour s’éclipser en douceur. Mais sa baraka l’a quitté. Deux surveillants pénètrent dans la petite pièce où il s’est réfugié, et où se trouve la machine à café. Il se cache dans un placard. Mais il est découvert. Une brève empoignade, alors qu’il tente d’enjamber la fenêtre. Il fait une chute de sept mètres et tombe sur une dalle en béton. Il meurt sans reprendre connaissance. C’est le début de sa légende. Une légende autrement sympathique que celle de Jacques Mesrine.

En juillet 1985, le bateau de Greenpeace, Le Raimbow Warrior explose dans le port d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Un photographe portugais est tué. Il ne faudra pas longtemps à la police du cru pour découvrir l’identité des terroristes : des militaires français appartenant à la DGSE. Nos fins stratèges avaient pondu ce plan pour déjouer la campagne musclée que préparait Greenpeace contre les essais nucléaires français dans le Pacifique. Le ministre de la Défense, Charles Hernu, prétend n’être au courant de rien. Il est sans doute le seul. Néanmoins, en bon fusible, il démissionne. Quant à Mitterrand, olympien, il ne prendra même pas la peine de s’expliquer.

Dans le domaine du banditisme, les affaires sont plutôt calmes. Nombre de truands se sont recyclés dans les machines à sous. Un bizness très lucratif. Il s’agit le plus souvent d’une subtile combine qui masque un racket organisé contre les bistrotiers, comme le démontrera l’arrestation d’Edmond Vidal, alias Monmon, l’ancien chef du gang des lyonnais.

En novembre 1985, Thierry le Luron et Coluche se marient « pour le meilleur et pour le rire ». Plus sérieusement, trois mois plus tard, ce dernier lance les Restos du cœur.

En mars 1986, la gauche perd les élections législatives et François Mitterrand nomme Jacques Chirac comme Premier ministre. Les Français découvrent la « cohabitation ». À noter qu’en situation identique, à plusieurs années d’intervalles, aucun des deux hommes n’envisagera un instant de mettre un terme à son mandat. Tout le monde n’a pas la classe d’un De Gaulle.

Un mois plus tard, mais cela n’a aucun rapport, une explosion détruit l’un des quatre réacteurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Mais les Français ne s’inquiètent pas, grâce à un mur de tartuferies construit à la hâte, ils se savent à l’abri des retombées radioactives.

L’affaire Lebovici – Le 5 mars 1984, vers quatre heures du matin, le garde des sceaux, Robert Badinter, est réveillé par le téléphone. C’est l’état-major de la PP qui l’informe qu’on a retrouvé son ami, Gérard Lebovici, dont il avait signalé la disparition. Son corps est avachi sur le volant de sa voiture, dans le parking Foch, à Paris. Il a reçu quatre catherine-deneuve-et-gerard-lebovici_lecrapouillot.1180630289.jpgballes de calibre.22 dans la nuque.

Lebovici est un homme d’affaires avisé. Dans les années 60, il a créé un véritable empire dans le milieu pourtant périlleux du cinéma. Devenu un richissime producteur, il côtoie à présent les plus grandes stars. On le voit souvent au bras de Catherine Deneuve. En 1972, il fonde Artmédia, une agence de production qui aura bientôt sous contrat, une pléiade de comédiens, de réalisateurs et de scénaristes. Puis, plus tard, la société Acteurs Auteurs Associés (AAA). Parallèlement, il crée une maison d’édition, Champ Libre, dans laquelle Guy Debord va bientôt jouer un rôle déterminant. Debord est le maître à penser d’un petit groupe d’intellectuels snobinards qui se disent situationnistes. Rappelons que l’international situationniste se veut un mouvement marxiste et révolutionnaire dont les objectifs sont… euh !… En fait, je n’en sais rien. Je n’ai rien compris à leurs explications. Certains diraient qu’ils se contentent de faire du bien aux mouches. Lebovici est donc un homme ambiguë, surtout si l’on ajoute à son CV le fait qu’il fréquente certains personnages inscrits au fichier du grand banditisme. Et, dans ses projets à court terme, il y a l’adaptation du livre de Jacques Mesrine, L’instinct de mort, avec Belmondo dans le rôle principal.

Le jour de sa mort, Lebovici a reçu un coup de téléphone d’un inconnu qui s’est présenté comme un ami de Sabrina (la fille de Mesrine ?). Il a inscrit sur son agenda : « François, 18h45, rue Vernet ». De là à supposer qu’il s’agisse de François Besse, un complice de Jacques Mesrine , il n’y a qu’un pas. Les enquêteurs le franchissent. On imagine un instant que Besse pourrait être l’exécuteur de la vengeance posthume de l’ennemi public n°1. Ce dernier aurait eu, dit-on, un différent sur le montant des droits sur son livre. De belles théories, mais rien de concret. D’ailleurs, à l’antigang, on imagine mal le petit François dans ce rôle. Alors, il faut gratter ailleurs. Le fins limiers de la brigade criminelle ont pensé un moment que certains de ces types un peu bizarres, ces… situationnistes, pourraient être moins innocents qu’il n’y paraît. Pendant ce temps, la presse people fantasme. Un calibre .22, c’est une arme de femme, disent certains… C’est aussi celui qu’utilise la mafia, dans certaines circonstances, surenchérissent d’autres… Je crois en fait que la seule piste sérieuse se situe dans l’hypothèse d’un système de blanchiment d’argent. A cette époque, la location de films vidéo explose Quelques truands débrouillards y voient une aubaine. Ils mettent en place une chaîne de franchisés, installés aux quatre coins de France. Tout est régulier. Ils achètent les droits sur des films pour pouvoir louer les cassettes à leurs boutiquiers. Un marché juteux – surtout si les droits sont négociés nettement en dessous de leur valeur. Et il aurait pu être tentant, pour certains professionnels du cinéma, de signer des contrats à bas prix (au détriment des comédiens de second rôle, des scénaristes, etc.) et d’encaisser une substantielle commission en liquide. Lebovici pouvait-il avoir mis en place une telle embrouille ? Dans ce cas, il n’aura pas été régulier, du moins aux yeux de ces truands recyclés, et boum ! Ou au contraire aurait-il découvert l’existence d’un trafic monté à son insu ? Dans ce cas, témoin dérangeant, il n’aurait été que la victime de ces malhonnêtes gens.

On se saura jamais. Gérard Lebovici était un personnage à multiples facettes et il a emporté bien des secrets dans sa tombe – même celui de sa mort.

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