Sa bouffarde était célèbre. Lorsqu’on entrait dans son bureau, on serrait les fesses. Le nez plongé dans un dossier, il ne vous regardait même pas. Et vous étiez là, à danser d’un pied sur l’autre, à vous demander quelle bêtise vous aviez pu faire pour être convoqué chez « le vieux ». Puis Maurice Bouvier, car c’est de lui qu’il s’agit, levait la tête. À travers les verres épais de ses lunettes impossible de deviner ses intentions. On distinguait à peine ses yeux. Si enfin il vous faisait signe de vous asseoir, vous vous disiez que pour cette fois vous aviez sauvé votre peau…
Maurice Bouvier est mort la semaine dernière. Il avait 89 ans. Une courte dépêche de l’AFP, quelques lignes dans des journaux de province… Pourtant, cet homme a été l’un des piliers de la PJ pendant plusieurs décennies.
La brigade criminelle lui doit sans doute beaucoup. Il a été l’initiateur « du principe du rouleau compresseur » qui veut que dans une enquête criminelle, on vérifie tout. Après l’attentat du Petit-Clamart, dirigé contre Charles de Gaulle, il a usé ses hommes jusqu’à la corde : des milliers de vérifications, et à chaque fois, un procès-verbal de plus dans un dossier déjà pharamineux. C’est du moins ce qu’on racontait dans les écoles de police.
Lorsqu’il a été nommé directeur central, en 1974, en remplacement du préfet Solier, je ne suis pas sûr qu’il ait beaucoup insisté pour mettre en place la réforme de la PJ que celui-ci avait initiée : la création de directions interrégionales (réforme devenue effective en 2004). J’ai l’impression qu’il était plutôt partisan de la départementalisation, comme d’ailleurs son successeur, Michel Guyot. Mais c’est un avis personnel, je me trompe peut-être.
Bouvier était droit dans ses bottes. Un vrai patron de PJ, capable de tenir tête au staff qui entoure un ministre. Et parfois d’une mauvaise foi absolue. Il n’a jamais admis, par exemple, que la localisation de Jacques Mesrine dans le 18° arrondissement de Paris, venait d’un tuyau de l’office du banditisme et non du 36.
Car pour lui, comme pour beaucoup de policiers de sa génération, il y avait toujours les flics de la PP (préfecture de police) et les autres, ceux de l’ex-SN (sûreté nationale). Et pourtant sur le papier la fusion des deux corps date de 1966…
Ce que retiennent les fonctionnaires qui ont servi sous ses ordres, ce sont ses silences… de grands blancs impressionnants, surtout au téléphone, et aussi la sulfureuse… « question qui tue ».
Imaginez la scène… Le jeune policier se dandine devant « le taulier », il s’explique, il avance ses arguments, et chacune de ses phrases est suivie d’un long silence… Bouvier le fixe. Parfois, on a l’impression que l’œil est malicieux. Il est dans son rôle, et je crois qu’il le sait. La pipe coincée entre ses dents jaunies par le tabac (enfin là, j’imagine, car je ne l’ai jamais vu sourire), il se dissimule derrière un nuage de fumée. « Bon ! » qu’il fait en conclusion. Puis, au moment où le jeunot se retire, qu’il laisse échapper un soupir de soulagement, persuadé que son calvaire est terminé, tel Columbo, Bouvier le rappelle et lui balance une question complètement imprévisible. L’autre, douché, s’excuse…, bafouille une réponse…, marche à reculons… De l’autre côté de la porte capitonnée de petits malins ne veulent pas rater sa sortie. « Alors, c’était quoi… la question qui tue ? »
Lors de l’arrivée de Gaston Defferre au ministère de l’Intérieur, en 1981, Maurice Bouvier a été nommé inspecteur général de l’administration (l’équivalent d’un préfet), soi-disant pour y effectuer des audits sur la police. Ce qu’il a fait avec sa rigueur habituelle.
À l’époque, ça flottait pas mal dans la police. Defferre peinait à juguler le mécontentement de ses troupes. Les syndicats se plaignaient d’un excès de travail tandis que les patrons de sécurité publique ne parvenaient plus à boucler une feuille de service. Les mauvaises langues disaient même que certains flicards avaient deux boulots. Le ministre a voulu connaître le
nombre d’heures réellement travaillées par les policiers en tenue. Un sujet chaud. Il faut dire qu’entre les jours fériés et les week-ends travaillés, les heures de nuit, les rappels, les contraintes, les compensateurs, les congés, les absences maladies, etc., personne n’y comprenait rien.
Bouvier a effectué une tournée à travers la France, mais lorsqu’il a remis le résultat de son audit, les chiffres étaient tellement parlants qu’on dit que Defferre a sauté en l’air en s’exclamant : « Je ne peux pas utiliser ça !… Vous voulez me faire sauter, ou quoi ! ».
Mais Bouvier n’a pas changé une virgule à son audit et Defferre ne lui en a plus jamais demandé d’autres.