LE BLOG DE GEORGES MORÉAS

Catégorie : Police (Page 32 of 34)

Le flic et le téléphone

Le 8 novembre, les officiers de police sont exhortés à une grève du zèle par le syndicat du corps de commandement de la polilenquete-corse-par-petillon.1194374247.jpgce nationale, SYNERGIE. Et ils sont invités à déposer leur arme.

Le SNOP (syndicat national des officiers de police), majoritaire chez les officiers de police, se joint à la revendication. Mais, plus prudemment, il appelle les policiers « à extérioriser leur vif mécontentement », et à déposer leur téléphone sur le bureau de leur chef de service – ce qui fait quand même moins viril.

Dans les consignes données par Synergie, il y en a deux qui peuvent surprendre. Ce jour-là, le syndicat invite ses adhérents au…

– strict respect du code de la route ;

– strict respect du code de procédure pénale.

Diantre ! Cela voudrait-il dire qu’en des temps ordinaires, les officiers de police ne respectent pas lesdits codes !

Bon, on comprend bien que pour l’accomplissement de leurs tâches les policiers s’affranchissent des règlements qui s’imposent aux automobilistes lambdas. D’ailleurs, ils ne commettent pas d’infraction puisque le code de la route le prévoit expressément. Mais le respect du code de procédure pénale ! C’est-à-dire les textes qui donnent aux OPJ des pouvoirs importants et parfois contraignants, voire coercitifs…

Bon, je pense que c’est une erreur de frappe.

Mais la vraie question qui se pose est la suivante : Les policiers ont-ils le droit de faire une grève du zèle ?

Que disent les textes ?

A/ Le droit de grève est un droit constitutionnel. Il est reconnu aux fonctionnaires, et, dans ce domaine, la France est d’ailleurs l’un des pays les plus libéraux. Par exemple, l’Allemagne, les pays du Benelux, les Etats-Unis…, ne reconnaissant pas le droit de grève à leurs fonctionnaires. Au Japon, cette interdiction touche même les services publics. Toutefois, chez nous, la grève est interdite à certaines catégories de fonctionnaires :

– la police ;

– l’administration pénitentiaire ;

– le service des transmissions du ministère de l’intérieur (je ne sais pas s’il existe encore !) ;

– la magistrature ;

– les militaires.

B/ En revanche, ce droit est assorti de certaines restrictions. Ainsi, il est interdit aux fonctionnaires – à tous les fonctionnaires – de procéder:

– à une grève du zèle ;

– à des grèves perlées ;

– à une grève à caractère politique.

Donc, si on additionne : A + B = Zéro. Le policier n’a pas le droit de grève, qu’elle soit du zèle ou non. D’ailleurs, les plus anciens se souviennent sans doute des châtiments qui ont frappé les chefs de file, lors de certaines manifestations de mauvaise humeur !

 

La justification de ce mouvement du 8 novembre se situe dans la réforme du corps des officiers de police.

En 2004, Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, a engagé un important processus : le passage des officiers de police dans le corps de commandement – corps qui jusqu’à présent était l’apanage des commissaires. Un événement exceptionnel, qui doit prendre effet le 1er janvier 2008. Pour la première fois, sans doute, on va faire basculer tout un corps de fonctionnaires de la catégorie B à la catégorie A.

telephone-par-delucq.jpgPersonnellement, j’ai longtemps appartenu au corps des officiers (inspecteurs) de police et j’ai même activement participé à l’un des syndicats ci-dessus nommé, et ben ! je trouve ça mérité. Les officiers de police ont depuis longtemps de lourdes responsabilités qui méritent largement ce changement de catégorie. Et je pensais qu’ils étaient plutôt satisfaits de cette reconnaissance. D’ailleurs, tous les syndicats, me semble-t-il, ont entériné cette réforme. Cette aspiration par le haut ne pouvait pas se refuser !

Aujourd’hui, ces mêmes syndicats découvrent qu’un chef, ça ne compte pas son temps de travail. Et ils rouspètent de peur de ne plus pouvoir bénéficier des récups ou des heures supplémentaires, ou de je ne sais quoi. Patrice Ribeiro, secrétaire général adjoint de Synergie s’emporte : Les officiers pourront être rappelés de jour comme de nuit et « nous ne pourrons plus récupérer nos week-ends de travail ». corde-qui-casse.jpgHonnêtement, je ne comprends plus. Pas plus que je ne comprends qu’on dépose son téléphone. Il y a quelque chose qui m’échappe. Je suis trop vieux. Je ferais mieux de me taire.

Mais, parmi les stigmates de la vieillesse, il y a l’expérience. Et la bougresse me souffle à l’oreille qu’il ne faut pas trop tirer sur la corde.

 

Police + gendarmerie = x

Il semble bien que les deux séjours effectués place Beauvau par halte-gendarmerie_forumautocom.jpegNicolas Sarkozy l’aient profondément marqué. C’est la première fois qu’un président de la République s’imbrique autant à la police. Pour l’heure, et sous prétexte d’optimisation, il semble bien décidé à unifier les deux grandes forces de sécurité du pays en un corps unique.

Existe-t-il une quelconque arrière-pensée à cette volonté politique ?

Mais d’abord, c’est quoi la gendarmerie ?

Si ses origines se perdent dans le paysage de notre histoire, sa légitimité est entérinée par la loi du 16 février 1791, qui dans son article 1er, annonce : « La maréchaussée portera désormais le nom de gendarmerie nationale. »

Forte de plus de 100.000 officiers, sous-officiers et volontaires (aspirants, gendarmes adjoints), elle est divisée en deux branches principales, que l’on distingue habituellement en fonction de la couleur des galons, sur la tenue :

La blanche, ou gendarmerie départementale, qui est de loin la plus importante et qui assure principalement des missions de police judiciaire ou de police administrative. La brigade de gendarmerie, telle qu’on la connaît, est la base de son organisation. Il en existe environ 3.600.

La jaune, ou gendarmerie mobile, créée en 1921, qui assure essentiellement des missions de maintien de l’ordre. Dans les manifs, ils sont la plupart du temps confondus avec les CRS. Il est vrai que « gendarme mobile » ne rime pas avec SS.

Et la police nationale ?

La police nationale résulte de la loi du 9 juillet 1966 qui réunit les personnels de la sûreté nationale et de la préfecture de police de Paris. L’installation de ces deux corps datait du début du XIX° siècle, Napoléon Bonaparte s’attache alors à réformer l’Etat. À Paris, il met en place la préfecture de police, et en province, il nomme un commissaire de police dans toutes les villes de plus de 5.000 habitants. C’est la première organisation structurée de la police en France. Au fil de l’évolution de la société, la police subit bien des remaniements. Pour faire face à une plus grande mobilité de la délinquance organisée, en 1907, Georges Clemenceau couvre la France de douze brigades régionales de police judiciaire (les brigades du tigre), rattachées au ministère de l’intérieur. Après une épuration massive des cadres, le gouvernement du maréchal Pétain, engage une réforme profonde de la police. Il crée notamment un statut de la fonction publique policière. Qu’on le veuille ou non, ces structures restent la base de l’organisation actuelle.

En 1947, après les grands mouvements de grève, c’est la naissance des CRS. Et en 1995, les policiers trustent les galons militaires et enfilent l’uniforme – au grand dam des officiers de gendarmerie. Ces derniers ont un peu de mal à admettre qu’un modeste inspecteur principal d’un trait de plume se métamorphose en capitaine.

Une histoire différente, une hiérarchie différente et des métiers gendarme_paris-sorbonne.jpgparfois différents. L’union ne va pas être facile. Il me semble, pour en avoir discuté ici ou là, que grosso modo les gendarmes de base sont plutôt pour (à condition de conserver les privilèges accordés aux militaires) et les officiers sont plutôt contre.

Mais nous, les… utilisateurs, en quelque sorte, que pouvons-nous y gagner ? Honnêtement rien ! Que vous vous fassiez verbaliser par un policier ou un gendarme, le résultat est identique. Cependant, à long terme, on peut espérer une certaine économie dans les moyens, les structures et le personnel (après tout, c’est nos sous) et une efficacité élargie. À très long terme.

Cette réforme, bon nombre y ont pensé sans jamais seulement envisager qu’elle était faisable. La raison la plus couramment évoquée étant la nécessité de conserver deux corps différents pour garantir la sécurité du pays, quels que soient les circonstances, et surtout pour assurer le suivi de l’État.

On peut citer nombre d’événements qui découlent de la dualité entre police et gendarmerie :

– En 1978, un terroriste palestinien prend plusieurs otages dans les locaux de l’ambassade d’Irak, à Paris. Alors que l’affaire semble devoir se régler pour le mieux, les policiers se font canarder par les gens du service de sécurité de ladite ambassade. L’inspecteur Jacques Capella est tué et plusieurs autres sont blessés. Mais les assassins sont protégés par l’immunité diplomatique. Ils ressortent libres du quai des Orfèvres, au milieu d’une haie de policiers en colère. Pour éviter tout débordement, les gendarmes sont dépêchés sur place pour protéger les Irakiens de la vindicte de la police.

– En 1982, ça tourne au vinaigre entre le ministre de l’intérieur, Gaston Defferre, et de hauts gradés de la préfecture de police. D’aucuns décident de réagir. Les gens de la brigade criminelle font croire à un petit indic de la gendarmerie, qu’ils ont détecté un groupe de dangereux terroristes : le réseau Carlos. Or, après l’attentat de la rue des Rosiers, la cellule élyséenne, voulue par Mitterrand et dirigée par Prouteau et Barril, veut démontrer son efficacité. Et les deux grands gendarmes se font piéger comme des gamins. C’est le début de l’affaire des Irlandais de Vincennes.

– Le 31 mai 1983, alors que le parlement examine l’abrogation de la loi « sécurité et liberté », deux gardiens de la paix sont tués et un troisième sérieusement blessé, lors d’un banal contrôle d’identité. À l’issue de la cérémonie mortuaire, dans la cour de la Cité, les policiers tournent le dos à Gaston Defferre et Joseph Franceschi, puis, spontanément, s’en vont manifester leur grogne devant la chancellerie. Leurs collègues chargés de protéger les lieux mettent « képi bas ». Finalement, il faudra l’appui de deux escadrons de gendarmes mobiles pour rassurer le garde des sceaux, Robert Badinter.

Etcetera.

Mais, à défaut de gagnants, ce mariage fera des perdants : les magistrats. Car la cheville ouvrière du magistrat, qu’il soit flic ou gendarme, c’est l’OPJ.

Et les juges d’instruction, notamment, ont parfois tendance à utiliser la concurrence de l’un ou de l’autre pour asseoir leur autorité. Prenons l’exemple de l’information judiciaire menée contre le commissaire Yves Jobic. Pour ce faire, le juge Jean-Michel Hayat a utilisé les services de la section de recherches de gendarmerie de Versailles. Surveillances, filatures, écoutes téléphoniques, tout était bon. Or, la police possède sa propre police. Mais Hayat n’avait pas confiance en l’IGS – et trop confiance en lui. (Rappelons que le commissaire Jobic a été entièrement blanchi.)

rires-et-pleures.gifDonc, les juges seront les plus déconfits d’une fusion police-gendarmerie. De fait, ils vont y perdre encore un peu de leurs pouvoirs – et un peu de leur indépendance. Et l’on subodore que cela ne doit pas être pour déplaire à Nicolas Sarkozy.

Pourtant, en temps de paix, il y a un certain paradoxe à utiliser des militaires comme auxiliaires de la justice civile. On peut penser que c’est l’apanage des pays faibles d’avoir une armée trop présente dans la vie de tous les jours. Cette volonté de changement du président de la République écrit peut-être le préambule d’une nouvelle époque. Une époque où l’État va devenir de plus en plus fort – et le citoyen de plus en plus assujetti. D’autant que la demande existe pour nombre de nos concitoyens.

La question est de savoir si l’objectif est notre sécurité, notre bien-être, notre bonheur, ou si l’on cherche à nous endormir.

 

La DST

On parle de la dissolution de la direction centrale des renseignements généraux et de la direction de la surveillance du territoire, et, simultanément, de la création d’un tout nouveau service appelé (probablement) Direction du renseignement intérieur (DRI). Si l’on connaît assez bien les RG, il n’en est pas de même pour la DST (ses agents disent la ST). Elle reste une maison mystérieuse. Et pour cause. Son organigramme, son activité, ses missions, ses résultats, tout est estampillé du sceau « secret-défense » – même le nom de ses fonctionnaires. D’ailleurs, vous entendrez rarement un flic revendiquer son appartenance à ce service – ou alors, c’est qu’il est des RG.

Ainsi, il va suffire d’un trait de plume, pour supprimer la DST ! Un paraphe au bas d’un document. Et c’est tout. En sa forme, issue de la résistance, c’est pourtant une vieille dame. Elle mérite la croix de guerre. Mais de tous ces gens qui aujourd’hui décident de son sort, qui connaît son histoire ?

En France, deux organismes se partagent le monde du renseignement : la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure) et la DST.

le-rainbow-warrior_photo-wikipedia.1189549337.jpgLa DGSE est rattachée au ministère des armées. C’est notre service de renseignement, façon mielleuse de parler d’espionnage. Son action se porte essentiellement hors de l’Hexagone. Ses réussites sont inconnues du grand public et sa plus belle bavure a fait la une des journaux. C’est l’attentat contre le Rainbow Warrior, en 1985.

La DST est rattachée au ministère de l’intérieur. C’est notre service decanard_image-google.1189549439.jpeg contre-espionnage, chargé, en quelques sortes, d’éviter que d’autres pays nous fassent ce que la DGSE est supposée leur faire. Composée de fonctionnaires de police, et donc d’officiers de police judiciaire, elle devrait dépendre à ce titre des procureurs, ce qui est évidemment incompatible avec sa mission, qui est souvent borderline avec le code pénal. Ses réussites sont rarement médiatisées, ses échecs non plus. À l’exception de la charbonneuse histoire des micros du Canard Enchaîné, en 1973.

Un peu d’histoire – Tout a commencé au XIX° siècle. L’armée prussienne est en marche vers Paris, lorsque brusquement elle bifurque vers Sedan. Un agent secret a averti l’empereur Von Moltke que Mac Mahon quitte la capitale pour protéger la ville de Metz. Deux cent mille Français vont se faire piéger sur les capitulation-sedan_document-wikipedia.1189549627.jpghauteurs de Sedan, jusqu’à la capitulation de l’empereur Napoléon III. Des dizaines de milliers de morts plus loin, la France découvre avec stupeur que la Prusse a quadrillé notre territoire d’une multitude d’espions (30.000, selon la thèse d’un Allemand). En 1872, échaudée, l’Armée décide de créer un « service militaire de contre-espionnage ». Une dizaine d’années plus tard, sur l’initiative du général Boulanger, l’assemblée nationale vote une loi pénale (18 juin 1885) qui vient compléter le Code de 1810. C’est sans doute le traumatisme de cette douloureuse expérience qui conduit alors les officiers de l’armée à voir des espions partout. Ce qui explique en partie, en dehors d’un antisémitisme confirmé, les excès de l’affaire Dreyfus. Le tollé populaire soulevé par cette injustice amène le gouvernement à faire passer sous la houlette du ministre de l’intérieur le contre-espionnage et la surveillance des frontières.

En 1913, sous la menace allemande, une instruction du ministre de la guerre réorganise le contre-espionnage : À l’extérieur des frontières, compétence des militaires ; à l’intérieur des frontières, compétence des civils. Grosso modo, cette répartition subsiste de nos jours.

En 1933, alors qu’Hitler fait briller ses bottes, le Parlement vote une nouvelle loi pénale réprimant les actes et la pratique de l’espionnage. Dans la foulée, le gouvernement crée, au sein du ministère de l’intérieur, un « Contrôle général de la surveillance du territoire ». C’est un bien modeste service. Un noyau de policiers de la sûreté nationale implantés à Paris et dans quelques villes de province. Mais c’est l’ancêtre de la DST.

À la fin de l’année 1940, pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi, le service central de la ST fait ses cartons et prend la direction de l’Afrique du Nord. La ST est officiellement dissoute, à la demande des autorités allemandes, en novembre 1942. La plupart de ses membres prennent le maquis et travaillent avec le réseau AJAX. Quelques-uns pourtant se trompent de camp. Deux seront fusillés après la guerre.

À la Libération, le 16 novembre 1944, le général de Gaulle signe l’ordonnance qui créé une nouvelle direction au sein de la sûreté nationale. La ST devient la DST. Le lieutenant Roger Wybot, qui, depuis Londres, près de lui, a dirigé pendant trois ans la section du contre-espionnage du BCRA (bureau central de renseignements et d’action) est chargé d’organiser ce service. Il sera majoritairement composé d’anciens de la ST et de membres de la Résistance.

Wybot va régner en maître absolu sur ce service secret pendant quinze ans. On dit qu’il avait constitué des dossiers parfois compromettants sur nombre de personnages politiques et qu’il était devenu intouchable. Pas pour De Gaulle. Revenu aux manettes, il découvre que la DST a placé des micros dans son bureau. On raconte qu’il a pris un coup de sang et qu’il a viré Wybot, manu militari, si j’ose dire.

Jean-Paul Mauriat, qui a longtemps été le porte-parole de la DST, a déclaré dans un texte (que je n’ai pas retrouvé. Je cite donc de mémoire) : « La DST est un service qui n’a jamais failli à sa tâche et ceux qui ont eu l’honneur d’en faire partie ont tendance à considérer qu’ils étaient membres d’une communauté plutôt que fonctionnaires d’un service de police. »

À l’époque, la DST était essentiellement chargée du contre-espionnage. Elle possédait un service de documentation et d’archivage extrêmement rigoureux, assurait également la police des communications radioélectriques et, plus folklorique, la police de la colombophilie.

De nos jours, ses missions ont évolué (décret du 22 décembre 1982). Si le contre-espionnage reste le noyau de son activité, l’accent est mis sur la surveillance du monde musulman, le contre-terrorisme, et la protection du patrimoine économique et scientifique. Elle possède en outre des services techniques et informatiques particulièrement pointus – et probablement uniques en France.

Cette direction de la police nationale, à la différence de toutes les autres a toujours réagi rapidement aux changements de la société. Cette souplesse, c’est sa force.

Et la petite histoire – Nous étions une vingtaine. Bon nombre venaient de la marine marchande, où ils avaient bourlingué sur des mastodontes d’acier comme officiers radio. C’est cette spécialité qui intéressait la DST. Cette direction avait doncespionnage_image-google.1189549755.jpeg organisé un concours (très fermé) où les épreuves principales ne portaient pas sur le droit, mais sur la technique et la connaissance du morse. Et nous étions les survivants. Pour nous, pas d’école de police. Une affectation directe à la DST, avec, d’entrée de jeu, une carte tricolore, un pistolet, un vieil Unique de calibre 7.65, avec consigne de le laisser dans son tiroir, et un acompte de 2.000 francs (anciens) comme avance sur d’éventuels frais. Une paire de menottes, aussi, mais de toute façon vous n’arrêterez jamais personne… De la passerelle d’un cargo, d’un pétrolier ou autre rafiot, à la petite salle de la rue Cambacérès où nous devions recevoir notre formation, la mutation n’était pas évidente. Plus d’une fois, alors que le commissaire principal Jean-Paul Mauriat nous parlait de son métier nous faisait vivre ses expériences, j’ai surpris quelques-uns de mes amis les yeux dans… la vague. Pourtant, Mauriat réussit à faire passer le courant. Deux mois plus tard, il nous avait transmis un rien de sa passion et, à défaut de nous avoir formé au contre-espionnage, il avait fait de nous des officiers de police adjoints.

Jean-Paul Mauriat a terminé sa carrière comme sous-directeur à la DST. Lors de la garde à vue du préfet Georges Paques (arrêté pour espionnage au profit du KGB, alors qu’il était en poste à l’OTAN), je me souviens de son intervention. Catholique pratiquant, Paques demande à se confesser. On fait venir un prêtre, avec l’arrière-pensée de poser des micros. L’occasion est trop belle ! Mauriat s’y oppose. Il tient tête à l’état-major. Il y a des choses qui ne se font pas ! se contente-t-il de dire. Cette attitude m’a profondément marqué. Au point d’en tirer une doctrine : Même face à de sales gens, on fait son métier proprement. Un rien de noblesse chez le policier peut changer bien des choses. Lorsque j’ai appris la mort de Jean-Paul Mauriat, il y a quelques années, cette anecdote m’est revenue et, rétrospectivement, je lui ai tiré mon chapeau.

Sur la vingtaine d’OPA-radio, il en fallait cinq pour créer un service d’enquêtes. Je ne me souviens plus comment le choix s’est fait.

Il y avait Christian, dit Gaby, qui au retour d’un repas trop arrosé entonnait régulièrement le chant de la légion dans les couloirs du service.

Il y avait l’autre Christian, dit Coq, un gaillard d’environ 1,90 mètre et d’un peu plus d’un quintal qui s’avalait des sandwiches aux rillettes comme d’autres grignotent des petits-fours.

Il y avait Guy, alias Enrico, dit aussi le vieillard, pour les deux ou trois ans qu’il avait de plus que nous.

Et il y avait Robert, le Breton, dont je tairai le surnom, qui cachait son regard malicieux derrière le verre de ses lunettes.

Et moi, Geo, ou Jojo, selon les cas, à l’évidence « le meilleur d’entre nous ».

On s’est entassé dans un petit bureau, avec vue sur cour, au cinquième étage du 13 de la rue des Saussaies, le siège de la DST, à cette époque.

pigeons_image-google.1189549853.jpegÀ l’étage au-dessus, sous les toits, deux vétérans, Jeannot et Raymond, organisaient des rallyes de bateaux en papier dans les gouttières. Et de temps en temps, ils ouvraient leur placard, non pas pour y prendre un dossier, mais pour lamper un p’tit blanc. Faut dire que ces deux-là formaient la brigade colombophile. Des poulets chargés de surveiller les lâchers de pigeons… Ça ne s’invente pas.

Dans des bureaux voisins, on côtoyait untel qui refusait l’enveloppe contenant les frais mensuels, sous prétexte qu’il ne les avait pas gagnés. Ou cet autre, fusillé par les Allemands et laissé mort sur place, après le coup de grâce, alors que la balle avait glissé sur l’occiput, et s’était contentée de l’assommer. Ou encore l’écrivain, qui faisait le tour des bureaux pour vendre son dernier livre. Et bien d’autres encore. Un mélange de fonctionnaires frileux et de personnages hors du commun, et parfois hors du temps.

Et nous, les cinq petits OPA, nous regardions tout ça avec des yeux étonnés. A la fois abasourdis et émerveillés. Nous avions fait copains avec le gardien (j’ai oublié son nom) qui filtrait les entrées, au rez-de-chaussée. Il était là depuis des lustres, il connaissait tout le monde. Il nous racontait les derniers potins. Parfois, on avait du mal à y croire. Puis finalement, on s’était adapté. Nous formions une sacrée bande de bras cassés. Je ne sais plus qui le premier a parlé de la brigade des branleurs…

On a quand même fait illusion pendant quelques années. Et, s’il n’y avait pas eu mai-68…

À la fin du mois de mai 1968, Christian Fouchet, le ministre de l’intérieur est remercié. Raymond Marcellin prend la suite.affiche-mai-68-garde-mobile.1189579406.gif Pour lui, cette agitation estudiantine qui secoue le pays est le fait de groupuscules d’extrême gauches manipulés par des nations ennemies, et situées nettement à l’est (certains historiens se sont demandé par la suite, si la manipulation ne venait pas de l’Ouest !). Il enjoint au patron de la DST de mettre le paquet pour arrêter tout ça. Le préfet Jean Rochet n’est pas homme à résister à son ministre. Il décide la création d’un service, la SUBAC, doté de moyens importants, pour contrer ces… terroristes qui ont mis nos étudiants dans la rue. Lorsqu’un gouvernement décide d’utiliser un service secret pour régler un problème interne, c’est que quelque chose ne va pas dans ledit pays. En 68, la DST a perdu un peu de son âme.

Et chacun a suivi sa route.

Aujourd’hui, notre président de la République décide de remplacer les RG et la ST par une nouvelle direction, la DRI. Outre le peu d’originalité de cet acronyme, on peut se demander pourquoi. On peut se demander s’il n’est pas dangereux de mettre tant de pouvoirs entre les mains de l’homme qui va en prendre la tête. Les Américains, qui pourtant ont des problèmes plus épineux que nous avec le terrorisme, n’ont pas franchi le pas. Et même si la CIA a pris du poids depuis le 11-Septembre, il existe dans ce pays de nombreux services, de nombreuses agences, qui gèrent le renseignement. Notre Président n’est pas énarque, il s’en vante, et c’est sans doute une bonne chose, mais un énarque ne prendrait pas ce risque. Il appliquerait le précepte de base qui vise à la dispersion des pouvoirs – et des responsabilités.

 

Les flics ne veulent pas faire la manche

Le 17 juin 2004, l’administration s’était engagée à éponger le passif des heures supplémentaires des officiers de police, avant que ceux-ci ne basculent dans le régime cadre. Mais il semble qu’à l’époque, personne n’avait fait les comptes.. On les a faits depuis : la facture est salée, car c’est plus de cinq millions d’heures supplémentaires qui ont été dénombrées. Et on est sans doute bien en-deçà de la réalité…

coup-de-pied_picsou.1186127744.jpgAussi, l’administration a-t-elle fait machine arrière. Plus question de laisser aux intéressés le choix entre une indemnisation financière ou une compensation horaire (une sorte d’épargne-temps), à la place, on va imposer un règlement (peut-être partiel) étalé sur deux ou trois ans, et cela au taux du salaire horaire du smic.

Excédé devant tant de mauvaise foi, le syndicat (majoritaire) des officiers de police (SNOP) a claqué la porte.

J’ai exprimé une opinion sur ce blog, il y a quelques semaines, dans un article intitulé Les heures sup’. Je ne reviendrai donc pas sur le sujet, mais voici, avec son accord exprès, la réaction à ce blog d’un policier de terrain.

Monsieur Laurent Calliot écrit :

« Bien sûr, comparé à vous, je suis un jeune. Je suis dans la Police depuis 1988, entré comme inspecteur. Je suis un pur produit de la PPPJ (2ème DPJ)

« Effectivement, pour un flic élevé dans ce contexte, il paraît bizarre de se retrouver dans la rue pour demander le paiement des heures supplémentaires.

« Cependant, quand nous faisions ces heures, en retour on n’avait pas d’argent, mais de la considération de la part de notre hiérarchie directe (Chef de groupe, chef de service…).

« Je ne parle pas des petits dédommagements, qui permettaient d’amener maman au restaurant […] Ainsi, ayant fini par l’épouser, je suis donc parti en province, toujours comme inspecteur dans une antenne PJ. Cela m’a posé aucun problème quand on m’a annoncé que mes 250 jours de récupérations étaient supprimés [Note : Jours perdus lors de la mutation]. J’étais en province, les copains restaient là-haut […] Nous, on ne comptait pas.

« Et voilà qu’arrive la nouvelle police : plus de frais, plus de considération, de jeunes tauliers qui t’expliquent la police, te collent des blâmes quand tu rayes une aile de voiture, te demandent des rapports sur les nuits que tu passes dehors, te méprisent car tu t’es trompé sur la couleur du camembert statistique…

« La police veut que nous soyons catégorie A, parce que cela l’intéresse et nous dit « On va vous payer vos heures supplémentaires ». Bon d’accord, envoyez la monnaie. Je pense qu’elle ne savait pas alors ce que cela représentait, pensant à une information subversive syndicale.

« On va vous les payer 9 euros. Là, j’appelle cela du mépris. Mieux aurait valu les supprimer que de faire une telle proposition. On en revient au respect que j’évoquais plus haut. Ce n’est pas pour l’argent que les enquêteurs étaient sur le terrain et sacrifiaient leur vie privée.

« Juste un petit exemple, pour revenir sur un point concret de votre article. Peut-être que vu votre passé vous pouvez encore faire sauter un PV [Note : la réponse est non], nous, c’est plus possible. La moindre demande pour un stationnement est refusée et en plus vous avez le droit à une leçon de morale, comme si vous étiez complice d’un crime. Dernièrement une personne qui nous a permis de faire une équipe de bélier, est venue avec une TA à 16 euros. Je n’ai pas pu lui refuser, donc… je l’ai payée. De quoi je me plains, j’ai eu une grat de 20 euros. Je ne vous explique pas les heures faites pour tomber ce genre d’équipe en flag. 4 euros ! Maman, qui est donc devenue madame, se contentera d’un sandwich. De toute façon maintenant elle a épousé, alors…

« Cette petite réflexion a chaud, juste pour dire que même les plus anciens chez nous étaient dans la rue [note : manifestation du 14 juin 2007] et ils sont encore plus nostalgiques que vous de « la bonne époque », car ils espèrent encore la vivre. Mais on ne doit pas toujours prendre les gens pour des « chefs d’escadrille ». Je vous invite à aller sur le forum du SNOP, que vous citez dans votre article, pour comprendre cette expression.

« Juste un flic à qui votre article a fait mal, car il est injuste et me fait penser aux romantiques qui regrettaient l’époque de Napoléon […] »

 

Voilà ! Je ne connais pas cet homme, mais on sent dans ses propos combien il aime son métier. Et je trouve ça bien.

A noter que le Snop est de tous les combats, car dans une lettre à Frédéric Péchenard, le directeur général de la police nationale, ce syndicat s’inquiète du rapprochement entre la DST et les RG, et surtout des rumeurs qui courent sur la création d’une sorte de « sous-direction de l’information » qui serait rattachée aux services de sécurité publique. Les RG dans les commissariats de police ? Le Snop écrit notamment : « […] si les services de renseignements absorbés par ceux chargés de la sécurité publique continuent à s’acquitter de leurs missions actuelles, le risque d’interférence de l’autorité judiciaire sur l’activité de renseignement au profit du pouvoir exécutif n’est pas négligeable et pourrait alors poser un problème de constitutionnalité tenant à la séparation des pouvoirs. »

Le rapprochement entre la DST (service de contre-espionnage, mais aussi service de police judiciaire), et la DCRG (service de renseignements pour le gouvernement en place), commande déjà une certaine défiance. Mais si cette réforme est complétée par l’affectation de fonctionnaires des RG, amalgamés aux policiers chargés de la sécurité publique, on est en droit de montrer encore plus de circonspection.

Au fait, qu’en pensent les magistrats ?

 

 

 

Police Secours ne répond plus

Alors qu’il n’était « que » ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy a pondu plusieurs directives pour assurer la réception du public dans les commissariats, et cela dans les meilleures conditions possibles. Pas évident, vu la vétusté de certains locaux de police, et parfois le manque d’effectifs. Je crois que plusieurs de ses prédécesseurs avaient eu la même idée : la police est un service public au service du public.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Honnêtement, je crois que cela a peu changé. Lorsqu’on pénètre dans un commissariat, on a toujours ce même sentiment. L’impression qu’on dérange. Ou qu’on est en faute.

Mais, il y a pire.

L’autre jour, j’étais à Strasbourg, où j’aidais mon fils à déménager son petit appartement. À force d’ouvrir et de fermer la porte, les bras chargés d’objets divers, il est arrivé ce qui arrive un jour ou l’autre à chacun d’entre nous : la porte s’est refermée, les clefs à l’intérieur.police-secours_achille-talon-par-greg.1185454157.jpg

C’était le week-end, il fallait trouver un serrurier. Victimes de la pub, on compose le 118 008. Premier appel, pas le temps de s’expliquer : « On vous envoie un SMS », articule une voix pressée. Le texto arrive avec le numéro de téléphone d’une usine de métallurgie. Bon. Une erreur. On recommence. Cette fois, on a droit aux coordonnées de deux serruriers, mais aucun ne pratique l’ouverture des portes. Troisième appel. Je demande le numéro du commissariat de police le plus proche. Nouveau SMS. Je compose les chiffres inscrits sur mon téléphone. Un homme, me répond. J’expose mon problème. Il m’interrompt, pour me signaler que je suis en liaison avec la police autoroutière, et, très poliment, m’informe qu’il ne peut rien faire pour moi. Un instant, je l’imagine derrière l’écran de son radar, embusqué sur l’autoroute… Mais ce policier est humain. Il doit sentir dans ma voix un certain découragement, car, compatissant, il me conseille d’appeler le 17.

Ce que je fais illico, me reprochant in petto de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Persuadé que Police Secours allait me… secourir. En l’occurrence m’indiquer les coordonnées d’un serrurier de permanence. Je tombe sur une boîte vocale. Une voix, peu amène, et pour être franc carrément agressive, m’informe que j’ai composé les urgences, que mon numéro de téléphone a été identifié et que j’encoure de très graves ennuis si par malheur mon appel n’est pas justifié. D’abord surpris, je ne réagis pas. Le message recommence, une fois, deux fois. Je me dis alors que je ne suis peut-être pas une urgence… Que je suis peut-être, sans le savoir, en train de commettre un délit… Que je m’expose à des poursuites. J’imagine une brigade spéciale… Ils identifient mon téléphone. Ils tapotent mon nom sur leur ordinateur pour voir si je suis fiché… Ou pire, avant de décrocher, ils transfèrent mon appel au laboratoire d’analyse et de traitement du signal (LATS), qui, comme chacun le sait effectue des analyses vocales pour le compte de la police. Pendant ce temps, la boîte vocale continue de papoter. Je m’inquiète. C’est trop long. Un service d’urgence, ça doit répondre vite, sinon ce n’est plus un service d’urgence. C’est bizarre. Finalement, pris de panique, je raccroche.

Alors, de cette mésaventure j’ai retenu deux choses :

D’abord, Police Secours ne répond plus – du moins à Strasbourg. À la place d’un homme ou d’une femme à l’écoute de son problème, on tombe sur une machine, une voix impersonnelle, menaçante, je-m’en-foutiste. Une voix qui n’est pas là pour vous réconforter, loin s’en faut. À la réflexion, je me demande même, dans l’hypothèse où j’aurais eu l’audace d’insister, si cette machine ne m’aurait pas demandé : « Vous avez été victime d’un accident, tapez 1 – Vous avez été victime d’un vol, tapez 2 – D’une agression, tapez 3… ». Ou pire : « Cette communication vous sera facturée 0,25 centimes d’euro la minute. Si vous acceptez tapez dièse… »

Ensuite, malgré le tapage publicitaire, les services de renseignement sont incapables de vous fournir autre chose qu’un renseignement au premier degré. Vous donnez un nom, une adresse, et l’on vous communique le numéro de téléphone. Point barre. Fini le temps où l’on s’expliquait avec la dame du téléphone, parfois accueillante, et, certes, parfois renfrognée, mais que diable! on finissait quand même par se comprendre.

Souvent on entend nos « chers dirigeants », pour faire passer une mesure désagréable qui concerne la sécu, nos retraites ou je ne sais quoi, nous parler de l’héritage qu’on veut laisser à ses enfants. « C’est ce que vous voulez pour vos enfants ? Moi, pas. » Eh bien, si je suis triste de ne plus pouvoir téléphoner à gare, à la poste, à la banque, et même à la… police, directement, simplement, et de discuter avec le chef de gare, le postier, mon banquier ou un policier, de mon petit problème, je suis encore plus triste de laisser à mes enfants ce monde… désincarné.

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Les heures sup'

Après les gendarmes, à leur tour les policiers grognent. Ils réclament le paiement des heures supplémentaires. Mais, eux, pour se faire entendre, ils ont des syndicats. Cependant, si ces syndicats sont affiche_snop.1181852943.jpgtous d’accord pour rouscailler, un seul, me semble-t-il, a appelé à manifester, ce jeudi 14 juin : le syndicat national des officiers de police (SNOP). Deux milles manifestants…, selon la police. Bon, on ne va pas discuter les droits syndicaux, mais si la SNCF faisait grève entre les deux tours des élections législatives, on ne manquerait pas d’y voir un fricotage politique. La fin justifie peut-être les moyens – mais c’est… moyen.

L’administration a comptabilisé six à sept millions d’heures supplémentaires qui seraient dues aux officiers de police. Elle envisage, même si elle s’en défend, d’effectuer un abattement de 40% et d’étaler le règlement du solde sur plusieurs années au tarif horaire de 9 € 25, ce qui doit correspondre à peu près au smic. On comprend mieux pourquoi les godasses à clous crissent sur le macadam.

Les heures supplémentaires sont calculées par un logiciel, le géopole. Sauf dans certains services où l’on ne fait guère confiance aux arcanes de l’informatique pour traiter cette question si délicate, et où l’on préfère se pencher sur un bon vieux cahier à carreaux, la pointe Bic à la main. À croire que ces fortes têtes ne font pas confiance à la robotique de l’auguste maison. Quant aux quidams, ils seraient en droit d’être dubitatifs, en songeant que ces mêmes machines gèrent aussi les fichiers de police … Mais ça… pas bien, ça mauvaises pensées.

Quelques vieux routiers, comme moi, se disent que la police a bien changé. Il n’y a pas si longtemps, on parlait de « récups ». Et chacun comptabilisait les siennes. Certains les prenaient, d’autres pas. Ou alors à l’occasion d’une mutation ou d’un départ en retraite, l’heureux détenteur de ces jours, de ces semaines, voire de ces mois de « congés compensateurs » passait alors un deal avec son patron. Et celui-ci signait les congés sans rien demander à personne. Et tout le monde s’y retrouvait. Mais, dans la police comme ailleurs, la confiance devient une qualité rare.

L’année prochaine, les officiers de police vont passer cadre « A » de l’administration, c’est-à-dire qu’ils vont rejoindre officiellement le corps de commandement. Une belle avancée. Cette réforme est normale, à la vue des diplômes qu’alignent les élèves officiers. De plus, elle est largement justifiée, car ce corps assume de fait le commandement, depuis que les commissaires ont passé la main. Ces derniers visent plus haut, « l’échelle lettres », celle des hauts fonctionnaires. Je crois même que mon grade va être supprimé. Si ce n’est déjà fait. Bon, tant que c’est que le grade…

Moi, ce qui me turlupine un peu, c’est que les flics cherchent à se fondre dans la masse des salariés Ilsflagrant_delit.1181853132.jpg veulent comme tout à chacun bénéficier des week-ends, des jours fériés, des 35 heures, etc. Les anciens m’avaient expliqué, alors que je n’étais qu’un bleu, qu’on exerçait un métier hors du commun (d’où l’interdiction du droit de grève), et qu’à ce titre, on devait travailler nuit et jour, si nécessaire. Je me souviens d’un inspecteur de la VP (voie publique) qui a passé une nuit de planque allongé sous une voiture pour se faire un siphonneur (voleur d’essence). Ou de ce groupe d’antigang dont aucun n’a décroché pendant près d’une semaine dans l’attente que les braqueurs sur lesquels ils bossaient depuis des mois passent à l’action. Pas question de louper le flag. Mouais ! Il y a un rien de nostalgie dans mes propos. Mais putain qu’on l’aimait ce boulot ! Alors, que des flics manifestent pour le paiement d’heures supplémentaires, à nous, les vieux, ça nous paraît… antinomique. Cela fait penser à ces lycéens qui, gravement, défilaient pour défendre leur retraite. Qu’on se rassure, ce job présentait aussi des avantages, par exemple, on pouvait faire sauter ses P-V, ou ceux de ses amis. Et, plus sérieusement, tous les cinq ans, on se prenait une année-cadeau pour la retraite. Ainsi, à 55 ans, on pouvait préparer ses gaules et ses appâts, le plein d’annuités dans la musette – et la rage au ventre d’être obligé d’abdiquer.

En cette période où le travail est denrée rare et où la génération des quadras voit sa retraite par le petit bout de la lorgnette, alors, je me dis (je ne vais pas me faire que des amis), qu’il est peut-être déplacé de tirer trop fort sur la corde.

La première fliquette de France

Nicolas Sarkozy a mis en chantier nombre de réformes sur la police. Certaines sont très abouties et d’autres encore embryonnaires. Maintenant, il appartient à Michèle Alliot-Marie de débrouiller l’écheveau et de déterminer ce qui est faisable et ce qui ne l’est pas. On peut lui faire confiance, elle a montré… qu’elle en avait.

On aime ou on n’aime pas Sarkozy, mais le moins qu’on puisse dire c’est qu’il ne laisse pas indifférent. Ce type est une véritable tornade. En quelques années, il a réveillé uneles-jambes.jpg maison qui somnolait depuis un quart de siècle. Son passage a profondément modifié les mentalités au sein de la police nationale, et, maintenant qu’il est aux manettes, il s’agit de réformer les structures.

D’abord, l’actuelle direction générale de la police nationale (DGPN) serait supprimée pour faire place à une sorte de secrétariat générale, chapeautant cinq grandes directions, avec chacune une spécialité élargie.

Le renseignement. La DST et les RG doivent s’installer dans les prochains jours à Levallois. Il y a une réelle volonté de regrouper leurs activités. Dans ce dessein, on évacue la mission première de la DST : le contre-espionnage. Sans doute pense-t-on que ce n’est plus mode. On oublie aussi que ses agents sont officiers de police judiciaire, qualité incompatible avec le travail des RG. Sinon à créer une police politique.

L’investigation. Autrement dit la police judiciaire. Peu de changements prévus. Peut-être les enquêteurs vont-ils devenir des « investigateurs » ? La police technique et scientifique demeurerait au sein de cette direction.

La sécurité et l’ordre public. Ces deux missions seraient peut-être rattachées, avec une gestion commune des commissariats, des CRS et des escadrons de gendarmerie.

L’international. Une direction qui coifferait probablement le service de coopération technique internationale (SCTIP), mais récupérerait aussi Interpol et Europol.

L’administration et la formation.

Tout cela peut encore évoluer Mais cette réforme a un autre but, plus discret. Elle va renforcer la mainmise de l’Intérieur sur la préfecture de police de Paris. Une manière de minimiser les prérogatives de certains grands services de la capitale et surtout d’isoler un peu plus les magistrats, lesquels, qu’ils l’admettent ou pas, restent fortement tributaires de la PP pour traiter leurs dossiers. Certaines mauvaises langues ajoutent qu’en muselant la PP, on cherche aussi à diminuer l’influence des loges maçonniques dans la police… Mais ceux qui disent ça ne sont que des « faux frères ».

On murmure aussi que nombre de douaniers pourraient venir renforcer les effectifs de la police nationale, et qu’en revanche, la direction centrale de la police aux frontières (DCPAF) pourrait être rattachée au nouveau ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement (le MIIIC ?).

Mais le véritable bouleversement est sans conteste le mariage police et gendarmerie, dont les fiançailles sont annoncées par la mise en commun des budgets et des moyens. Cela va-t-il rasséréner les gendarmes ! On a tenté de masquer leur grogne, avant les élections, mais le ver est dans le fruit. Ceux-ci garderont leur statut de militaire, du moins dans un premier temps. Car à brève échéance, il deviendra indispensable d’équilibrer les rémunérations, les retraites, les conditions de recrutement ou d’exercice de la profession, etc. Les différences sont énormes, et, à travail commun, les inégalités vont percer. Chaque corps devra accepter de perdre certains avantages, avec l’espoir d’en gagner d’autres. Les syndicats de police devront être vigilants. Mais au fait, qui va représenter les gendarmes, puisqu’ils n’ont pas le droit de se syndiquer ?! La route sera longue.

alliot-marie_photo_cirpa.1179674403.jpgEnfin, madame le ministre de l’intérieur doit mettre sur pied une nouvelle loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (LOPSI), afin de succéder à celle qui a été votée le 10 juillet 2002, pour une période de cinq années. Rappelons que ladite loi a notamment renforcé les effectifs de police. Elle a sacrifié en revanche une partie de nos libertés sur l’autel de l’efficacité. Dans le film Zodiac (pas mal), qui vient de sortir dans les salles, on voit les policiers américains se heurter à des problèmes de droit pour confondre le serial killer. Il leur est interdit d’effectuer une perquisition sans motif, de récupérer les empreintes du suspect, etc. La personne qui m’accompagnait au cinéma (pas mâle) s’en étonnait. Je l’ai rassurée. En France, les flics n’ont plus à s’embarrasser de ces « petites choses ». Arrestations, gardes à vue, perquisitions, saisies, écoutes téléphoniques, etc., tous ces actes précédemment réglementés sont désormais à l’initiative du seul officier de police judiciaire, quel que soit le cadre juridique dans lequel il opère. C’est ça, l’efficacité. Zodiac ne peut pas nous échapper.

Bien qu’on l’ait soulagée de certaines responsabilités (ce qui ne doit pas trop lui plaire) et que la mise en place d’un Conseil national de sécurité, rattaché directement à l’Elysée, menace encore plus son autonomie, Alliot-Marie n’a pas trop à se plaindre. Elle récupère les clés d’une boutique en pleine mutation. Elle a du boulot. Certes, on lui a écrit sa feuille de route, mais la femme a du tempérament et rien ne prouve qu’elle ne se fendra pas d’un petit rewriting.

La PJ, de 1982

PARTIE 15 – Cette année-là, un vent de suspicion souffle au ministère de l’intérieur. Le virus de la paranoïa se répand dans les hautes sphères et certains vont même imaginer que la police est en train de manigancer un coup d’état. Toutefois, pendant que les uns règlent leurs comptes avec les autres, et vice-versa, les affaires continuent. Truands et terroristes s’en donnent à cœur joie.

À peine installé aux manettes, Gaston Defferre demande un audit sur la police. Un sondage top secret, mais complètement bidon, qui aboutit à la conclusion politiquement-incorrect-de-petillon.1176784159.jpgque la majorité des fonctionnaires de police sont opposés au gouvernement de Pierre Mauroy. Ils sont qualifiés de «droitiers». En janvier 1982, Jean-Michel Belorgey, député PS de l’Allier, remet à Defferre un rapport sur la réforme de la police. À la lecture du seul préambule, les rares policiers qui ont eu le privilège de lire ce… poulet, sautent au plafond. La police, pour résumer l’incipit, est « inefficace et envahissante… Elle préfère s’immiscer insidieusement dans les sphères de la vie sociale, plutôt que de protéger les honnêtes gens… Elle donne l’image d’un corps prétorien ou d’une police politique…» Et le reste est du même tonneau. À tel point que même Defferre n’ose entreprendre les réformes envisagées. Un journal parle de « rapport poubelle ». Pourtant, n’en déplaise à certains, à part le verbiage idéologique, tout n’était pas à jeter dans ce document. L’idée d’un organisme de contrôle extérieur à la grande maison pouvait être creusée, à condition d’en exclure les actes de police judiciaire, qui sont sous la responsabilité des magistrats. Et ce précepte, que Belorgey proposait d’insérer dans le code de déontologie, et que tous les chefs de police rejetèrent comme un seul homme : « Tout policier doit s’abstenir d’exécuter tout ordre dont il sait, ou devrait savoir, qu’il est illégal. » Cette phrase n’est que la paraphrase du code pénal.

Mais en ce début d’année, les services spécialisés dans la lutte contre le grand banditisme, comme l’OCRB, dont je suis devenu le chef à la suite d’un gilbert-ciamaraglia_photo-presse.1176754620.jpgmouvement de chaises musicales, ont d’autres chats à fouetter. Quelques mois auparavant, le juge Pierre Michel a été tué, à Marseille, par deux hommes montés sur une moto rouge. Tout est mis en œuvre pour retrouver les coupables. Une seule certitude : c’est le milieu. Mais lequel ? Michel était un magistrat efficace, mais impitoyable. Et ses ennemis étaient légions. D’entrée, les soupçons se portent sur Gaétan Zampa. La presse le désigne comme le commanditaire. Et, chose invraisemblable, Zampa se fend, via maître Pelletier, d’un droit de réponse. Il dément formellement toute implication dans ce meurtre.On aurait peut-être dû en tenir compte, car, avec le recul, on peut penser que nous, les cracks (?) de la lutte contre le grand banditisme, on s’est fait bananer. En effet, Zampa, à cette époque, est installé en région parisienne, d’où il dirige, disons… ses affaires. Il est très lié à Gérard Vigier, qui tient une boîte de nuit à Ozoir-la-Ferrière, en Seine-et-Marne. Son épouse, Christiane Convers, est actionnaire principal d’un complexe de loisirs, Le Krypton, implanté à Aix-en-Provence. Et il semble avoir organisé un trafic de stupéfiants sur une grande échelle : l’importation de morphine base depuis la Turquie. On pensecharles-giardana_photo-presse.1176754396.jpg même que, pour limiter les risques, il a imaginé un moyen judicieux. Le produit est placé dans de petits caissons, fixés sous les wagons d’un train. Et, grâce à une télécommande, la drogue peut être larguée à distance, à n’importe quel endroit sur le passage du train. Autrement dit, hormis la guerre contre Jacky le Mat, qui lui pose problème, il est bien installé. Comme tous les truands qui ont réussi, il aimerait bien « s’embourgeoiser ». Il n’a donc aucun intérêt à faire assassiner le juge Michel, car ce crime ne pouvait que mobiliser des centaines de policiers contre lui. Ce qui s’est passé. Les auteurs de ce meurtre, deux porte-flingues, seront arrêtés en 1986, à la suite de confidences recueillies par la police suisse. Charles Altieri pilotait la moto et François Checchi, se trouvait à l’arrière. C’est lui qui a ouvert le feu. La préparation a été effectuée par quatre petits voyous marseillais de la bande de la Capelette, Gilbert Ciaramaglia, Charles Giardina, Daniel Danty et André Cermolacce. On a dit que François Girard, dit François le blond, impliqué dans la Sicilian connection, arrêté en juillet 1981, aurait pu être l’instigateur de ce crime. On a aussi parlé de la mafia franco sicilienne. Et de moins en moins de Zampa. En 1984 (donc sans connaître l’épilogue), Philippe Lefebvre a tiré un film de ces événements, Le juge, avec Jacques Perrin et Richard Bohringer.

Le 24 février, c’est la naissance d’Amandine, le premier bébé éprouvette français (Qu’est-elle devenue ?), et, un mois plus tard, Defferre fait adopter par l’assemblée nationale sa loi sur la décentralisation. Pendant ce temps, les policiers participent aux premières élections professionnelles depuis l’avènement de la gauche. Et ils votent comme d’habitude. D’aucuns pensent qu’on ne peut tirer aucun enseignement de ce scrutin. Alors qu’il crève les yeux : dans leur métier, les poulets se fichent de la politique. Mais certains des nouveaux dirigeants de gauche, qui depuis des années « cassent du flic », ne peuvent du jour au lendemain admettre qu’ils se sont fourvoyés, et que la police n’est pas un ramassis de fachos, mais tout simplement un corps d’état au service de la République. L’exemple vient de haut. Mitterrand vire les policiers habituellement chargés de la protection du président de la République, pour les remplacer par des gendarmes. Parallèlement, il crée à ses côtés la fameuse cellule élyséenne, dirigée par le commandant Prouteau. Il nomme un secrétaire d’état chargé de la police, Joseph Franceschi, et, à la tête de tout ça, il place un fidèle parmi les fidèles, Michel Charasse. Lequel choisit le sous-préfet Gilles Ménage pour l’aider dans sa tâche. Afin de suivre les affaires en direct, ce dernier fait appel au commissaire Charles Pellegrini, à charge pour lui de créer un bureau de liaison regroupant la DGSE, la DST, les RG et la PJ. On fait une pause. La PJ, placée sous la responsabilité des magistrats, qui vient rendre compte de son activité à l’Elysée ! Et de ces juges, que l’on voit actuellement si prompts à défendre leur indépendance, pas un ne bouge. Bof! Charasse et Ménage, un… ménage bien dangereux pour la République. Ils vont créer un véritable réseau parallèle au sein de la police, utilisant tous les moyens techniques de l’époque. À croire qu’ils se sont inspirés des méthodes du SAC, ce mouvement, qui, après le massacre d’Auriol, vient d’être dissous. Dans le même temps, Gaston Defferre déclare : « Il faut en finir pour toujours avec les écoutes téléphoniques ». Il est largué, Gastounet – et nous de même. On ne sait plus qui fait quoi. Tout est en place pour les événements qui vont se dérouler l’année suivante. En attendant, quai des Orfèvres, certains n’ont toujours pas digéré le baston entre Defferre, Le Mouel et Leclerc. Et ilscharles-pellegrini_photo-presse.1176784529.jpg sentent la volonté politique de « casser » la PP. Ils envoient une bombe à la cellule élyséenne, en faisant croire à un individu peu fiable, informateur attitré des gendarmes, qu’ils enquêtent sur un réseau de dangereux terroristes placés sous les ordres du fameux Carlos. Les officiers de gendarmerie ont sans doute bien des qualités, mais ils n’ont pas le vice des vieux poulets. Ils foncent comme des boy-scouts. Et c’est l’affaire des Irlandais de Vincennes, ces pseudo-terroristes, dont la DST suit d’un œil amusé les agissements depuis des années, et qui rêvent en permanence de la révolution qu’ils ne feront jamais.

Pendant ce temps, les vrais terroristes nous terrorisent. La France est un champ de bataille. Action directe se scinde en trois. Une partie renonce à la lutte armée, un autre fait alliance avec la Fraction armée rouge et la dernière, dite branche lyonnaise, se lance dans des actions antisémites. En mars, une bombe explose dans le train Le Capitole : cinq morts, vingt-sept blessés. En avril, une voiture piégée explose, rue Marbeuf, à Paris : un mort et soixante-trois blessés. En juin, un commando d’Action directe s’en prend à l’école américaine de Saint-Cloud. En juillet, c’est une banque. Le caissier est blessé. En juillet, une bombe explose, rue Saint-Maur, à Paris ; puis c’est le consulat de Turquie, à Lyon qui est visé. Le même mois, une bombe explose près de la cabine téléphonique du Pub Saint-Germain, dans le VI°. Le 9 août, c’est la fusillade du restaurant Goldenberg, dans le quartier juif, et la fusillade de la rue des Rosiers. L’été n’en finit pas. À Paris, voiture piégée devant l’ambassade d’Irak, bombe contre l’hebdomadaire Minute… Le 21 août, deux démineurs de la préfecture de police sont tués alors qu’ils tentent de désamorcer une charge d’explosif sous la voiture d’un Américain. Le 17 septembre, un véhicule de l’ambassade d’Israël explose en plein Paris, faisant près d’une centaine de blessés. Etc. Cette année 1982, des centaines de personnes sont mortes ou ont été blessées victimes d’attentats. Et pendant ce temps, la police tourne au ralenti.

Le 27 juillet, Badinter fait adopter une loi qui supprime l’homosexualité du code pénal, mais il faudra attendre 1991, pour que l’Organisation mondiale de la santé lui emboîte le pas et modifie en ce sens sa liste des maladies mentales.

Le 13 septembre, la princesse de Monaco quitte la route au volant de sa Rover. Elle fait un plongeon de quarante mètres. Grace Kelly rend son dernier soupir le lendemain. Sa fille, Stéphanie, qui était à ses côtés, s’en sort sans trop de mal. On ergotera pour savoir si ce n’est pas elle qui était au volant (elle n’avait pas dix-huit ans), ce qui au fond n’a aucune importance. La véritable polémique sera médicale. Si on l’avait transportée au service neurologique de l’hôpitalle-virage-dhairpin.1176754971.jpg de Nice, elle avait des chances de s’en tirer, affirment certains médecins. En effet, l’hôpital de Monaco n’était même pas équipé d’un scanner. Mais, on dit aussi, qu’avant cet accident, Grace Kelly aurait eu plusieurs malaises. L’hypothèse d’un évanouissement au volant n’est pas impossible. Un routier, qui suivait la Rover a déclaré : « Je ne sais pas ce qui s’est passé. Curieusement, au virage de droite, je n’ai pas vu la voiture ralentir. Les stops ne se sont pas allumés. Elle n’a pas braqué. Bien au contraire, j’ai eu l’impression qu’elle roulait de plus en plus vite avant de disparaître par-dessus le parapet. » On ne saura jamais. Il n’y a pas eu d’expertise de la Rover, ni d’autopsie, ni d’enquête. Vingt-huit ans plus tôt, dans La main au collet, d’Alfred Hitchcock, la comédienne Grace Kelly, fonce sur cette même routeau volant d’un cabriolet, au grand dam de Gary Grant. Mais tous deux s’en sortent sains et saufs.

Le 7 décembre 1982, les États-Unis inaugurent une mise à mort plus… moderne que la chaise électrique. Pour la première fois, un homme est exécuté à l’aide d’une injection létale.

Bruno Sulak – Le 25 janvier 1982, Bruno Sulak est interpellé à Paris. C’est le résultat de huit mois de travail soutenu, pour tout un groupe de l’OCRB. Car, le sulak-alias-legionnaire-bernard-suchon.1176783450.jpgbougre, il nous a donné du fil à retordre ! Mais, comme les singes, on a fini par l’attraper – par la queue. Il faut dire que l’appât ne manque pas de charme. Elle se prénomme Chantal, et se dit cover-girl. Sulak, c’est le genre de type qui te réconcilie avec ton métier. C’est un voleur. Il assume. On lui pose des questions, il y répond. Et il ne balance pas ses copains. Ce qui ne nous arrange pas, mais on apprécie. Il part pour la prison avec une douzaine de braquages sur la conscience, notamment au préjudice de grandes bijouteries. Il n’y restera pas longtemps. Le 21 juillet, dans le train Montpellier-lyon, deux hommes braquent les gendarmes qui l’escortent, et il prend la poudre d’escampette. Durant cette cavale, il m’appelle régulièrement, non pas pour m’insulter ou me provoquer, mais juste pour parler – ou pour se faire peur. À tel point que de gentils collègues font courir des bruits sur ces relations «contre-nature» et je suis contraint de me justifier auprès de ma hiérarchie et du magistrat instructeur. Le 12 novembre, un copain de Sulak, Jean-Louis Secreto, s’évade de la maison d’arrêt où il est incarcéré, grâce à une complicité extérieure. Futés, on se dit : Tiens, si c’était Sulak ! Deux mois plus tard, une patrouille du commissariat des Mureaux, dans les Yvelines, se permet « un délit de sale gueule » envers deux occupants d’une voiture. Il s’agit de Marc Mill, une relation de notre évadé, et Anthony Delon, le fils du comédien. Dans le véhicule, ils découvrent des cagoules et un pistolet MAC 50, qui, vérification faite, est l’une des armes volées aux gendarmes dans le train Montpellier-Lyon. On avance, on avance. Mais, le fils d’Alain Delon soupçonné de tentative de braquage, ça intéresse les médias. Je passe mon temps à rédiger des notes à Pierre, Paul et Jacques, pour expliquer le pourquoi du comment. L’influence de Delon est énorme. Son fils ne restera qu’une seanthony-delon_gp.1176783553.jpgmaine ou deux derrière les barreaux, et la presse, courageusement, oubliera l’incident. La justice aussi, semble-t-il. Quant à Sulak, il est interpellé bien plus tard, à la frontière espagnole, avec de faux papiers. Il revient du Brésil. Il se fait passer pour un journaliste suédois homosexuel qui fuit pour échapper aux poursuites de sa femme. C’est tellement gros, et tellement bien joué, que tout le monde y croit. Il est écroué sous une fausse identité. Un délit bien mineur pour lui. Il faudra le flair d’un vieux routier de l’OCRB pour le percer à jour. In extremis. «À un jour près, j’étais libre, cette sacrée chance m’a bel et bien laissé tomber…» Cette phrase est une citation du livre de Pauline Sulak, Bruno Sulak, radisa-jovanovic-dans-le-film-le-professionnel.1176755637.jpgaux éditions Carrère. Il ne savait pas à quel point il disait vrai. Un peu plus tard, avec son complice (et ami) Radisa Jovanovic, dit Steves, il organise son évasion par hélicoptère. Mais la police de l’air et des frontières (PAF) a eu vent de l’opération. Le SRPJ de Bordeaux est informé – mais pas l’OCRB. Une souricière est tendue, au cours de laquelle Steves est abattu. Sulak en veut à la terre entière. Et surtout aux flics pour avoir (d’après lui) tiré trop vite et sans doute à lui-même pour avoir entraîné son ami dans cette galère. De procès en procès, il se retrouve à Fleury-Mérogis. C’est un détenu sans histoire. Il intériorise sa révolte et la communique dans l’Autre Journal. Seule sa notoriété lui vaut parfois des accrochages avec un geôlier grincheux ou un compagnon d’infortune envieux. La prison est une microsociété qui amplifie les imperfections de la société tout court. En mars 1985, après avoir convaincu un jeune cadre de l’administration pénitentiaire de l’aider, il tente de s’évader. Il est surpris par des gardiens, et, après une courte lutte, il fait une chute de sept mètres. Il s’écrase sur une dalle en ciment. À ce jour, ses proches sont encore persuadés qu’il a été assassiné.

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Flics, I love you

À défaut de pouvoir s’exprimer autrement, les gendarmes grognent sur internet. Les policiers font des sondages pour savoir si on les aime, surtout depuis que la larme à l’œil (je ne serai pas loin, juste en face…), leur chef les a quittés. Les automobilistes font un bras d’honneur aux radars automatiques, en attente de l’amnistie présidentielle, et les taulards se demandent sur quel candidat miser pour décaniller de leur cul-de-basse-fosse. Les journaux nous rapportent les piques et les coups bas que se balance un quarteron de présidentiables, et les blogueurs se déchaînent pour démolir NS, Le Pen ne faisant plus recettes. Le Pen the door. Bouh !

Mouais, nous vivons une époque drolatique !

les-conseils-de-jack-palmer-dapres-petillon.1175760269.jpgJe connais un comédien, bon, je ne vais pas le citer, mais j’ai écrit plusieurs scénarios avec lui, ce qu’il aime, c’est qu’on ne l’aime pas. J’ai toujours trouvé ça curieux. Les psys nous diraient sans doute qu’il rejette ce qu’il désire le plus… Mais, ne sommes-nous pas tous en recherche d’amour ? On nous demande, à longueur de média, un effort collectif pour sauver la planète, du réchauffement, de la couche d’ozone, etc., et rien pour nous sauver, nous, les hommes ! Pas le moindre Nicolas Hulot à l’horizon. À l’effort écologique, on pourrait peut-être ajouter un effort de compréhension – je n’ose pas dire d’amour. Puisque nous sommes sur le même bateau, plutôt que se vilipender, ne serait-il pas plus judicieux de marcher main dans la main ? En dehors de leurs convictions, nos candidats, petits et grands, ne pourraient-ils pas se réunir autour d’une table pour déterminer ce qui ne les sépare pas… Et construire les bases d’un pays qui ne serait pas sans cesse ballotté de gauche à droite ?.

Hier, on sonne, chez moi, dans la petite maison de banlieue, là où j’habite. C’est un policier municipal. Il me salue et me demande si cette voiture (il me désigne une voiture stationnée n’importe comment, et gênant la circulation) est à moi, ou si j’en connais le propriétaire. Ce qui n’est pas le cas. «Dommage, dit-il, je vais devoir verbaliser.» Quel exemple ! Ce gardien a tout compris. Avant d’appliquer la loi, de montrer sa puissance par la répression, il tente poliment de rétablir l’ordre.

Que les flics soient en manque d’affection, ce n’est pas nouveau. Les psys, toujours eux, nous diraient qu’ils nient leur amour des autres. Mais, un flic peut-il montrer qu’il aime son prochain ? Le syndicat Alliance, majoritaire chez les policiers en tenue (enfin, maintenant, ils sont tous en tenue…), organise un sondage pour demander aux gens ce qu’ils pensent de leur police. Pourquoi pas ! Les premiers résultats sont d’ailleurs troublants. Quatre-vingt-dix pour cents d’opinions favorables. On ne peut s’empêcher de subodorer un rien d’hypocrisie chez certains sondés. Faudrait peut-être utiliser un coefficient d’adéquation, comme le font les instituts spécialisés. Mais, quitte à faire un sondage, je crois qu’il serait tout aussi intéressant de demander aux flics ce qu’ils pensent des gens. Car ce métier isole. Souvent le policier se sent rejeté, devant lui les visages se ferment – et parfois les portes. Et ce sentiment de rejet, cette césure avec la société, peut engendrer de la provocation et par excès de la violence. En tout cas, il rapproche la tête du képi. Et alors, on a tôt fait de se dire qu’il existe deux sortes d’individus : flics et pas-flics. Et ça, pas être bon.

La PJ, de 1980

PARTIE 12 – En ce début des années 80, nombre de démocraties voient apparaître des mouvements prônant l’usage de la force et se revendiquant du marxisme. (Raymond Marcellin aurait-il eu raison ?) Près de nous, en Allemagne, c’est la Fraction armée rouge ; et en Italie, les Brigades rouges. En France, le 1er mai 1979, Action directe revendique le mitraillageaction-directe.1174741791.jpg du siège du patronat. Ce mouvement n’a pas fini de faire parler de lui… Cette année-là, le chanteur Daniel Balavoine dénonce les médias, « dont les propos n’intéressent plus personne », et attire l’attention sur la jeunesse, qui se désespère. Hélas ! Il chante à la lune.

Dans la nuit du 1er au 2 février 1980, Joseph Fontanet, ancien ministre de l’éducation nationale et de la santé, est grièvement blessé d’une balle de 11.43 dans la poitrine, devant son domicile du XVI° arrondissement, à Paris. Il meurt quelques heures plus tard. Assassinat jamais revendiqué. L’enquête sera classée sans suite. Le mois suivant, c’est un personnage bien différent qui va nous quitter.

René Juillet, dit le Petit prince, a été un peu le businessman de Gilbert Zemour. Puis, ils se sont fâchés. Pour l’heure, il est dans la panade. Non seulement Zemour le talonne, mais ses affaires sont en pleine déconfiture. Il finit par déposer plainte contre son ancien complice pour racket. Mais, il est sur les nerfs. Toujours armé. Un jour, il tire sur le journaliste Marc Francelet, qu’il soupçonne d’être de connivence avec son ennemi. En désespoir de cause, il collabore avec la police et il balance Gilbert Zemour, lequel se fait interpeller comme un bleu, au volant de sa voiture, alors qu’il revient de Bruxelles. Pour une peccadille : il lui reste treize jours à purger sur les dix mois de prison dont il a écopé. Le 27 mars 1980, neuf jours après que Zemour ait réglé sa dette à la société (sic), au petit matin, devant le restaurant de nuit Le miroir du temps, trois hommes guettent, dissimulés à l’intérieur d’une Mercedes. René Juillet sort pour prendre l’air. Il est en confiance. Ici, c’est son QG. La voiture s’approche lentement. Il aperçoit trop tard le canon du fusil. Sa tête explose sous les chevrotines. Les clients sortent. Claude Brasseur, un habitué, doit penser que c’est mieux au cinéma. Bien sûr, les enquêteurs de la criminelle trouvent étrange la contiguïté de ce meurtre et la sortie de prison de Zemour. Mais, petit Gilbert a un alibi béton. D’ailleurs, malgré les apparences, il n’est pas certain qu’il soit l’auteur de ce règlement de comptes. On peut penser que le Petit prince a été mordu par un autre serpent. En l’occurrence, le gang de la banlieandre-gau_photo-surveillance_archives-perso.1174733300.jpgue sud, dirigé par Marcel Bennacer, alias Nénesse, et André Gau, celui que Jacques Imbert, alias Jacky le Mat, avait surnommé Dédé gode, après l’avoir « descendu à la cave » pour lui donner une correction. Il se vantait, en effet, d’avoir forcé son intimité avec une bouteille de Perrier… Ce qui le faisait beaucoup rire. D’où ce surnom. Depuis peu, Bennacer et Gau se sont lancés dans la reprise d’établissements de nuit. Au moment des faits, ils sont d’ailleurs en train de négocier le rachat du restaurant Le bœuf sur le toit, dans le VIII°. On ne connaîtra jamais la vérité, car Bennacer est abattu huit mois plus tard, dans les sous-sols d’un café, avenue Trudaine, à Paris. Une nouvelle fois, André Gau, s’en sort bien. Il va bénéficier d’un (long) délai de grâce.

Ce même mois, Marguerite Yourcenar bouscule les traditions. C’est la première femme à être élue à l’Académie française. Et Maître Agnelet, lui, est radié du barreau de Nice. Il est inculpé d’homicide volontaire sur la personne d’Agnès Leroux, la fille de la patronne du casino Le palais de la Méditerranée, que l’on suppose morte, mais dont on n’a jamais retrouvé le corps. Jean-Dominique Fratoni, le propriétaire du casino Ruhl, à Nice, et du casino de Menton, via la SA Socret, dont le capital est détenu pour moitié par de mystérieux italiens, est soupçonné de complicité. Mais, en l’absence de la moindre preuve, le dossier est transmis à la section financière de la PJ. Poursuivi pour fraude fiscale, il quitte la France précipitamment.

Jean-Paul Sartre se meurt et Albin Chalandon, le nouveau président d’Elf-Erap, signe un second contrat avec une petite société implantée au Panama, la Fisalma, dans laquelle on trouve la présence de la banque suisse UBS, quelques personnages interlopes, et un avocat, Jean Violet, ancien correspondant du SDECE, l’ancêtre de la DGSE. Ce nouveau contrat porte l’ardoise à un milliard de francs. Ces sommes astronomiques sont destinées à mettre au point et à fabriquer un appareil susceptible de détecter les nappes de pétrole, en effectuant un simple survol du terrain. Donc, plus de forage. C’est de l’alchimie. Mais le projet fait rêver, et, surtout, il y a la caution morale d’Antoine Pinay. Elf est une entreprise nationalisée, cet accord ne peut donc se faire qu’avec la bénédiction des plus hautes autorités, en l’occurrence, Giscard d’Estaing, Raymond Barre, et son prédécesseur à Matignon, Jacques Chirac. Trop beau pour être vrai, se dit un chercheur, le professeur Jules Horowitz. Il n’a aucun mal à démontrer la supercherie. Les «inventeurs» acceptent de se livrer à une démonstration. Cela consiste à repérer une règle placée derrière un mur. Subrepticement, Hirowitz tord la règle. On démarre l’expérience, et la règle apparaît sur les appareils de contrôle – bien droite. L’image n’est qu’une photographie. Tout était truqué depuis le début. Trois ans plus tard, Le Canard Enchaîné sortira l’affaire en titrant sur « les avions renifleurs ». La commission d’enquête parlementaire, constituée pour calmer l’opinion publique, va pondre un rapport de 650 pages. François Mitterrand interviendra personnellement pour que son prédécesseur ne soit pas entendu. Jean Cosson, chef de la section financière du parquet de Paris, en ces années-là, estime qu’il s’agit d’une fausse escroquerie. Une escroquerie à l’escroquerie, en quelques sortes… Il s’en explique dans un livre (que je n’ai pas lu) Les industriels de la fraude fiscale.

Les mauvaises langues disent que ce pécule aurait atterri dans la caisse noire d’un parti politique… Cette manie de persécuter les grands de ce monde! Heureusement, le 8 mai 1980, l’OMS estime que la variole est éradiquée sur toute la planète. La variole, seulement.

casino-namur.1174733148.jpgPendant ce temps, Gilbert Zemour se frotte les mains. Il vient de réaliser le fruit de plusieurs années d’efforts. Grâce de nombreux pots-de-vin auprès des autorités locales, il a réussi à mettre sur pied un magnifique casino à Namur, en Belgique, au bord de la Meuse. Bien sûr, l’homme n’apparaît pas au grand jour. Officiellement, cet établissement est la propriété du groupe Gonzalès, détenu par un financier du jeu, Joseph Kaïda, et un contrôleur général de la police nationale, récemment retraité, Michel-Joseph Gonzalès. Ce dernier s’y connaît, puisqu’il a longtemps officié aux « courses et jeux », au ministère de l’intérieur. Mais ce soir de novembre 1980, rien ne va plus. Ce ne sont pas les joueurs qui flambent, mais le casino. Malgré la présence d’une cinquantaine de pompiers et de nombreux bénévoles, il est détruit aux deux tiers. La police belge établit qu’il s’agit d’un incendie criminel, et l’enquête s’arrête là. N’a pas la baraka, P’tit Gilbert.

Le 3 octobre, un attentat à l’explosif fait quatre morts et une vingtaine de blessés devant la synagogue de la rue Copernic, à Paris. L’attentat, non revendiqué, sera attribué au Front populaire pour la libération de la Palestine.

En décembre, John Lennon nous quitte. Le cofondateur des Beatles est âgé de 40 ans. Et, à quelques mois des élections présidentielles, on apprend que last-jean-cap-ferrat.1174733424.jpg France compte un million cinq cent mille chômeurs. Ce qui aujourd’hui nous fait rêver… Quand à Raymond Barre, notre premier ministre, il prépare sa retraite. Il finit d’aménager sa résidence secondaire, une bien modeste demeure, allez ! au bord de la Méditerranée, à Saint-Jean-Cap-Ferrat.

La mort d’un ami – Grâce à un tuyau d’une informatrice aux yeux bleus, on collait aux baskets d’un trio d’anciens militaires que l’on soupçonnait des pires intentions. Ce jour-là, une écoute téléphonique nous confirme qu’ils préparent un coup. Pour le lendemain. On se met en planque. La BRI de Nice est à présent parfaitement rodée, et les hommes se positionnent d’instinct. Vraiment une bonne équipe ! L’inspecteur Charles Marteau connaît l’un des protagonistes, un certain Richard Ughetto. Il l’a déjà arrêté. C’est donc lui qui se poste dans le « sous-marin ». Faut dire qu’il est un peu remonté, car, à sa sortie du cabinet du juge d’instruction, libre comme l’air, ce jour-là, Ughetto lui avait fait un bras d’honneur. Donc, Charly en veut. Dans son talkie-walkie, il nous décrit la scène : « Il fouille dans sa sacoche. Il sort un truc… C’est un fusil à pompe. Il a un calibre, aussi… ». En tout, ils sont trois. Ils partent avec deux voitures. On prend la RN 202, puis au bout d’un moment, nos lascars bifurquent et empruntent une petite route qui longe la Vésubie. Il fait nuit noire. 

Quel coup peuvent-ils préparer ? Un saucissonnage ? Un enlèvement ? Un braquage ? Dans ce coin désert de l’arrière-pays niçois, sûrement pas. On se perd en conjectures, tandis que notre convoi de voitures banalisées, tout feux éteints, file sur une petite route déserte, bordée par le ravin du torrent. Puis, ils s’arrêtent, et s’engouffrent tous trois dans la plus grosse des voitures, une Audi. Laissant sur place la Simca. Et nous laissant sur place aussi. On les a perdus. Je décide de planquer sur ce qui semble bien être la voiture relais. Puisqu’on est dans l’impossibilité de les faire en flag, on va les serrer au retour. Les heures passent. L’un de mes hommes suggère de mettre la Simca en panne. Après réflexion, je me dis qu’en leur interdisant de s’enfuir, on se donne une chance de plus. Et j’acquiesce. Mais rien ne se passe comme prévu. L’Audi revient et s’arrête à les-autorites-rendent-hommage-a-charles-marteau.1174738740.jpgdistance. Deux hommes en descendent et la voiture fait demi-tour, et repart. Les deux zigotos se dirigent vers la Simca – mais ils ne pourront pas démarrer, puisque qu’on a retiré les fils des bougies. « Intervention ! » En un éclair, nos clients sont emballés. Mais il nous manque le chef, Richard Ughetto. Il n’a pas pu nous repérer. Donc, il ne se doute de rien. Et la seule route, pour revenir à Nice, passe par ce petit pont, qui surplombe la Vésubie. De nouveau, il faut attendre. C’est fou ce qu’on peut attendre, dans ce métier. Mon plan est simple. Lorsqu’il va s’engager sur le pont, je vais avancer ma voiture, et comme il n’y a pas la place pour deux véhicules, il sera bien obligé de s’arrêter. Et les autres véhicules vont l’encadrer. Ça c’est passé comme ça, exactement. En quelques secondes, la voiture, pilotée par Ughetto, est bloquée de tous les côtés. Il lui est impossible d’en sortir. À part qu’immédiatement, il ouvre le feu. Pas de sommations, chez les voyous. Il tire à travers son pare-brise. C’est du gros calibre. Je vois les flammes sortir du canon. On riposte, bien sûr, mais, avec plus de discernement, car nous avons le risque de tirs croisés. On a su, après, qu’il portait un gilet pare-balles. Ce qui n’était pas notre cas. Il n’y avait pas le budget pour ça. Puis, une fois son arme vide, il se glisse par la vitre et il disparaît. Je fulmine. Marcel, le vétéran de la brigade, a été touché. Heureusement, la balle de 11.43 s’est plantée dans le cuir de son holster, ce qui a freiné sa course. La blessure ne sera pas trop grave. Il nous a fallu un bon moment pour nous apercevoir de la disparition de Charly. Dans la nuit sans lune, on s’est mis à le chercher. Charly ! Charly ! La Vésubie nous a rendu son corps au bout de quatre jours. Charles Marteau avait trente ans.

Le ministre de l’intérieur s’est déplacé pour les obsèques. Devant le cercueil, un petit garçon de dix ans, le regard voilé, mais les yeux secs, n’avait pas encore compris qu’il ne reverrait plus son papa.

Je me souviens de la réflexion de Julien, mon petit-fils, à la mort de sa grand-mère. Il a regardé ses parents en pleurs, et il a murmuré : « J’ai envie de pleurer, mais je ne sais pas. » – On a tôt fait d’apprendre.

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